Prison break

Suite aux travaux menés par le G.U.I.D. (Groupe urbain d’intervention dansé) qu’il a créé en 1998 peu de temps après son arrivée au centre chorégraphique national d’Aix-en-Provence, pour démocratiser la danse, notamment en milieu carcéral, Angelin Preljocaj s’est pris au jeu et offre une bien jolie pièce chorégraphique cinq détenues de la prison des Baumettes. Le résultat est bluffant. Émotions garanties. 

La salle est plongée dans l’obscurité. Au loin dans la pénombre, cinq rectangles lumineux s’allument. Puis les premières notes de musique s’élèvent, ce sont celles enlevées de La Pie voleuse de Rossini. Sous les spots qui éclairent le fond de la scène, cinq femmes apparaissent. Elles sont installées derrière des tables sur lesquelles se trouvent tout le nécessaire à la préparation de cookies. Leurs gestes suivant la rythmique, elles battent un œuf, mélangent les ingrédients, pétrissent la pâte. Les gâteaux prêts, elles les enfournent. 

Les minuteurs sont lancés. Que faire durant le temps de cuisson ? Quelques pas de danse bien sûr. Doucement, les cinq danseuses invitent à pénétrer dans leur univers entre réalité carcérale et évasion mentale. Visages fermés, gestes légèrement hésitants, elles entrent dans la ronde. Petit à petit, les mouvements se précisent. Les corps se détendent. Elles se laissent totalement emporter par les airs de Wagner puis des Doors

Mais qui sont-elles ? Quelles sont leurs histoires, leurs vécus ? Qu’on-t-elle fait pour écoper de peines de prison plus ou moins longues ? Évidemment, ces questions sont présentes dans l’esprit du spectateur. Rapidement, elles reprennent leur identité, réelle ou fantasmée. Elles sont Sophia, Sylvia, Malika, Lili et Esther. Elles sont danseuses pour la dernière création d’Angelin Preljocaj. De leurs voix, elles donnent vie avec une troublante intensité aux Nourritures terrestres de Gide. 

Répétant les gestes appris au cours des quatre mois qu’ont duré les ateliers avec le chorégraphe du Pavillon noir, s’inventant une vie pour éviter de sombrer dans la folie de l’enfermement, elles suivent un rituel, qui suspendant le temps les emmène vers une sorte d’état de transe. Oubliant leur quotidien carcéral, elles se libèrent de tout, s’animent d’un feu sacré. Plus rien ne compte que le lâcher prise. 

Le son de la minuterie résonne. Les gâteaux sont cuits. Le moment de grâce touche à sa fin. A peine, le temps de dessiner au sol le symbole berbère représentant la tribu Amazigh, et signifiant liberté, Soul Kitchen s’arrête en même temps que la chanson éponyme des Doors. L’émotion est forte, palpable. Elle touche autant les interprètes, euphoriques d’avoir tout donné, d’avoir presque oublié qui elles étaient, que les spectateurs touchés par la performance, la beauté fragile du geste. Bouleversant !

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Montpellier


Soul Kitchen d’Angelin Preljocaj
Festival Montpellier Danse
Agora – Studio Cuningham
17,rue des Ursulines
34000 Montpellier
Jusqu’au 25 juin 2019
Durée 30 minutes

Chorégraphie, scénographie et costumes d’Angelin Preljocaj 
Assistants artistiques Céline Galli, Guillaume Siard 
Musique 79D 
Musique additionnelle de G.Rossini, R.Wagner, The Doors
Lumières de Julien Guérut
Production Ballet Preljocaj

Crédit photos © Jean-Claude Carbonne

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