Marlène Saldana, démente idole et divine créature

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Marlene_saldana_les idoles_©jean louis fernandez_@loeildoliv

Marlène Saldana dans Les Idoles de Christophe Honoré

Cheveux bruns légèrement frisés, visage souriant, Marlène Saldana est ce que l’on appelle une nature, un vrai personnage de théâtre. Pas besoin d’artifices, un rien l’habille, du manteau de fourrure aux Moon boots, elle fait le show et nous entraîne dans son univers burlesque et coloré. Se glissant dans la peau de Jacques Demy pour Christophe Honoré, l’excentrique comédienne n’a pas froid aux yeux. Son franc parler, sa liberté de ton, fascinent et enchantent. Rencontre.

Un blanc manteau a recouvert les trottoirs de la capitale. Un vent polaire souffle dans les rues. Direction l’Odéon-théâtre de l’Europe, c’est dans sa loge, donnant sur les jardins du Luxembourg, au deuxième étage de l’institution parisienne que Marlène Saldana nous a donné rendez-vous. Doudoune ultra chaude, grosse écharpe d’où émerge, à peine, son visage, chaussures d’experte pour affronter la neige et les risques de verglas, la comédienne apparaît dans tout son extravagant pragmatisme, sa nature fantasque autant que réaliste. Gouailleuse, généreuse, elle nous invite à la suivre dans les dédales de l’édifice. Le temps de se mettre à l’aise, et cette Lyonnaise d’origine invite à entrer dans son jardin secret.

Confortablement installée dans une sorte de banquette-lit, Marlène Saldana prend la pose devant le manteau de fourrure, qu’elle porte sur scène dans les Idoles de Christophe Honoré, avant de plonger dans ses souvenirs. « Clairement, se souvient-elle, je n’étais pas du tout prédisposée à devenir comédienne. Enfant, je ne connaissais rien à ce métier, au monde du spectacle. Quand j’avais 11 ans, ma grande sœur a voulu faire du théâtre. Je trouvais cela amusant, je l’ai suivi. Elle a arrêté au bout d’un an, j’ai continué. » Du collège au lycée, l’artiste en herbe continue assidûment à participer au club de Théâtre. Férue d’équitation, elle rêve d’entrer chez Bartabas, une de ses idoles d’adolescence. « J’en étais mordue, raconte-t-elle. Dès qu’il y a eu une audition pour intégrer le théâtre équestre Zingaro, j’ai postulé. J’ai travaillé comme une dingue pour préparer le concours d’entrée. Au dernier moment, j’ai changé d’avis. Je ne suis pas allée à la convocation. J’ai eu peur de m’enfermer dans un rôle. »

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Marlène Saldana est Jacques Demy face à Guibert (Marine Foïs) et Koltès (Youssouf Abi-Ayad) © Jean Louis Fernandez

La comédie en ligne de mire

Pas grave, la comédienne en herbe a de la ressource. Inscrite en fac d’anthropologie, elle s’imagine suivre son cursus universitaire en postulant à la filière cinéma. « Mon nom de famille étant loin dans la liste par ordre alphabétique, s’amuse-t-elle, je n’ai pas eu de place. J’ai fini dans l’option consacrée préhistorique. J’ai lâché l’affaire sur les silex et autres machins de ce genre. Je le regrette parfois, car c’est loin d’être inintéressant, mais ce n’est pas du tout ce que je voulais faire à l’époque. » Errante dans la grande métropole lyonnaise, Marlène Saldana cherche un point de chute, un endroit, une école pour apprendre le métier et concrétiser cette envie viscérale d’être artiste. « Il y a de cela plus de vingt ans, se remémore-t-elle, L’Ensatt n’existait pas encore. Il n’y avait pas de conservatoire de région. Aucune perspective à l’horizon, d’autant que je n’avais clairement pas les moyens de monter à Paris. Lueur d’espoir, en 1997, la Scène sur Saône a ouvert ses portes, parrainées par le duo Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri. J’ai foncé. Cours de versification, lecture de textes classiques, apprentissage théorique le matin, et l’après-midi, champ libre, on avait un théâtre pour nous. De Molière à Corneille, d’Edward Bond à Heiner Muller, on pouvait tout faire, tout jouer. Le pire, c’est que régulièrement la salle était comble, entre 200 et 300 personnes venaient voir nos pantomimes, nos pitreries. C’était Incroyable. »

Une vie de Saltimbanque

Le quotidien rattrape Marlène Saldana. Il faut bien vivre. C’est la course aux petits boulots. Animatrice dans les supermarchés la semaine, entraîneuse dans les casinos la nuit, elle continue son petit bonhomme de chemin et n’oublie pas son objectif devenir comédienne. « Avec des amis, se souvient-elle réjouie, on montait façon théâtre de tréteaux, des créations contemporaines en parcourant les villages de l’Allier. C’était une entreprise folle, tellement jouissive. On s’amusait beaucoup tout en travaillant. » En parallèle, la jeune comédienne répond à une offre de stage avec Edward Bond. L’audition se passe bien. Elle est prise et monte à Paris. Un nouveau chapitre s’ouvre. «  Ça a changé ma vie, raconte-t-elle. Cet homme est extraordinaire. Il écrit des textes sinistres, alors que dans la vie, il est d’une grande drôlerie. Grâce à lui, j’ai appris à lâcher prise. Ses conseils, fort précieux, m’ont mis en confiance, m’ont permis de me libérer. Il y a un avant et un après, c’est indéniable. »

Paris, ville de belles promesses

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Marlène Saldana est les autres Idoles de Christophe Honoré © Jean Louis Fernandez

Installée à Paris, très vite, elle est repérée par l’Argentin Hugo Lagomarsino, qui lui propose d’intégrer sa compagnie jeune public de théâtre de marionnettes. « Il fait tout lui-même, s’exclame-t-elle. C’est formidable. Ayant fui son pays en raison de la dictature, il a un rapport au monde, à la vie qui m’a tout de suite touchée, passionnée. » Peu de temps après, Marlène Saldana fait la rencontre d’Yves-Noël Genod avec qui elle va monter en moins de 6 ans pas moins d’une quinzaine de pièces. « C’était délirant, s’amuse-t-elle, il ne peut pas s’empêcher de créer. On peut dire qu’ensemble, on a fait au théâtre les quatre cents coups, d’autant qu’il a toujours privilégié une liberté de ton et d’intervention hallucinante. C’est par ce biais que Jonathan Capdevielle et Thomas Scimeca sont entrés dans ma vie et qu’ils sont devenus au fil du temps des amis proches. On partage les mêmes folies, les mêmes envies. » Grâce à cette collaboration foisonnante, la voluptueuse comédienne fait la connaissance de Sophie Perez et Xavier Boussiron, les fondateurs du Zerep, qui l’engagent aussitôt à les rejoindre sur plusieurs de leurs spectacles. La greffe artistique est une réussite.

Christophe Honoré, la rencontre

Rien de plus classique, un soir où Marlène Saldana joue une énième création d’Yves-Noël Genod, Jeanne Balibar, accompagnée de son agent Jean-François Gabard, se trouve dans la salle. Les deux sont séduits par cette nature généreuse, extravagante. La première, charmée, l’invite à rejoindre quelque temps plus tard le casting de son premier long-métrage, Merveilles à Montfermeil, qui devrait sortir sur les écrans de cinéma au printemps. Le second hypnotisé, lui propose de passer une audition en vue de rejoindre l’équipe des Métamorphoses qu’à l’époque Christophe Honoré est en train de préparer. Match réussi entre les deux artistes, la comédienne joue dans trois de ses films et dans deux de ses pièces, et notamment dans Les Idoles actuellement à l’affiche de l’Odéon-Théâtre de l’Europe.

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Marlène Saldana Fait le show dans Les Idoles © Jean Louis Fernandez

Dans la peau de Jacques Demy

Au départ, Marlène Saldana doit jouer Agnès Varda, mais, dès le début des répétitions, la sauce ne prend pas. Ça ne fonctionne pas. « J’étais toujours dans le conflit, explique-t-elle, je ne le sentais vraiment pas. Je n’étais pas convaincue. Rapidement, j’ai en parlé à Christophe en lui faisant remarquer qu’il fait une pièce qui s’appelle Les Idoles et il n’y pas Demy, dont il est un fan absolu. Ce n’est pas cohérent. Je pense qu’il hésitait à se confronter à ce monstre sacré, au vu de ce qu’il représente pour lui. » Ainsi sur scène, après quelques rapides discussions, nue sous un manteau de vison, comme Dominique Sanda dans Chambre en ville, la comédienne campe un Jacques Demy extravagant, fantasque, quelque peu mélancolique. « Mon costume, explique-t-elle, ça a été toute une histoire. Je ne pouvais pas porter comme Marina (Foïs) une tenue d’homme, il a fallu creuser, inventer, chercher de nouvelle idée. Il fallait que ce soit fort visuellement. A priori, on a fini par trouver. Catherine Deneuve, qui a vu le spectacle, il y a peu, nous a conforté dans ce choix. Elle a trouvé cela tellement Demy. »

Christophe Honoré n’a pas voulu faire un biopic. Il n’y a donc aucune ressemblance entre interprètes et modèles. C’est d’autant plus vrai avec Jacques Demy. « On sait peu de chose sur sa « vraie » vie, raconte Marlène Saldana. Il a toujours gardé secret ses penchants homosexuels et sa séropositivité, que seule Varda dans son film les Plages d’Agnès, s’est autorisée à révéler. C’était un homme assez taciturne qui libérait sa créativité, sa joie de vivre, sa folie dans ses films. Il a donc fallu extrapoler sans le trahir. Mon personnage est burlesque, kitsch. Il a un côté Orson Wells voire, John Waters. Je me transforme même en Liz Taylor pour parler du Sida. J’emprunte les mots de Suzanne Sontag aussi. Ayant une culture gay et queer, immense, c’est comme ça, j’ai pu totalement réinventer le Demy qui erre dans ce panthéon aux Idoles. En fait, on pourrait dire que j’incarne le lâcher-prise inhérent aux années 1980 dans tout ce qu’elles ont de folles, d’extravagantes, de démentes et de mauvais goût. »

Un travail d’équipe

Seule Idole par laquelle, Christophe Honoré n’a pas eu d’autre choix que de passer par l’œuvre, Jacques Demy insuffle à la pièce une force joyeuse teintée de mélancolie. D’aucuns diront que le décor, par exemple, est emprunté au film Parking. Mais loin de ne s’attacher qu’aux personnages qui ont nourri son adolescence, c’est tout une époque – les années sida – qui revit devant les yeux des spectateurs de l’Odéon. « C’est quand même hallucinant, souligne Marlène Saldana, quand on pense à l’hécatombe que cette maladie à causer dans le monde de l’art. Tellement d’artistes géniaux ont disparu. On peut même se demander comment aurait été le monde s’il n’y avait pas eu ces pertes immenses. C’est toute une génération d’artistes majeurs qui sont partis. »

Mélangeant textes d’auteur et improvisations, Christophe Honoré construit pas à pas, avec l’aide de ses comédiens, ce spectacle fleuve qui touche au cœur, qui parle d’un temps que les moins de trente ans ne peuvent pas connaître. « Lors des premières répétitions, confie Marlène Saldana, Christophe nous demande de venir armés, de s’être déjà imprégnés de nos personnages. C’est ainsi chargé de nos histoires et de celles de ceux qu’on incarne, que nous improvisons. Tout est retranscrit par les assistants du metteur en scène. Et c’est cette matière qui sert de base pour écrire le texte de la pièce. Par exemple, je trouvais bateau de faire danser Demy, c’était attendu. Et puis l’idée de partir de la danse pour aller vers autre chose a émergé, s’est imposé. C’est par ce biais que mon personnage fait son outing. Et a priori, ça fonctionne plutôt pas mal. » Il en va de même pour la séquence où la comédienne se retrouve à cuisiner sur scène. « Il faut savoir, se confie-t-elle, que c’est une marotte de Christophe Honoré de nous voir faire à manger sur le plateau. Au départ, je devais évidemment faire un cake d’amour. C’était trop compliqué, trop chiant. C’est ainsi que je me retrouve à faire des crêpes en body avec des chaussures à claquettes. »

Un avenir tout tracé

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Marlène Saldana dans Purge Baby, Purge du Zerep © Romain Etienne

Après Caen et Belfort, et en attendant une possible reprise l’an prochain, Marléne Saldana va quitter un temps le costume de Demy pour d’autres projets. Comédienne, danseuse autodidacte formée par Boris Charmatz, elle sera notamment à l’affiche au théâtre Nanterre-Les Amandiers en avril avec le Zerep dans Purge baby, Purge, une adaptation librement inspirée de la pièce de Feydeau. Toujours avec la compagnie fondé par Sophie Perez et Xavier Boussiron, on la verra fin 2019 dans une autre de leurs créations, les chauves-souris du volcan. Avec son complice Jonathan Drillet, elle prépare un spectacle de danse avec les étudiants de Poitiers qui devrait voir le jour la saison prochaine. Des tréteaux au grand écran, Marlène Saldana irradie littéralement planches et pellicules. Iconique, divine, incandescente, déconneuse de première, son nom est à retenir. Sa carrière déjà riche ne demande qu’à exploser. Une artiste qui ne se prend pas la tête, qu’on a plaisir à découvrir encore et encore.

Propos receuillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Les photos du spectacle les Idoles sont publiées avec l’accord gracieux de Jean-Louis Fernandez

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