Charlotte, portrait désincarné d’une jeune artiste assassinée

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Au Rond-Point, Muriel Coulin s’intéresse à la vie de Charlotte Salomon, peintre morte à 26 ans à Auschwitz © Stéphane Trapier

Mise en lumière par le best seller de David Foenkinos, salué par le Renaudot et le Goncourt lycées en 2014, Charlotte Salomon a tout des héroïnes de tragédie. Entremêlant ce récit romancé et œuvre autobiographique et graphique « Vie ? ou Théâtre ? » de la jeune peintre berlinoise, morte à Auschwitz en 1943, à 26 ans, Muriel Coulin achoppe à lui rendre un hommage dans une pièce fleuve qui manque de rythme, de chair, de corps, d’émotion. 

Sa vie fut brève, digne d’un roman dramatique. Née à Berlin dans une famille juive aisée de suicidaires, sa tante, sa mère, son grand-oncle et sa grand-mère, ont la mélancolie collée à la peau. Rien n’y fait, la mort les attire comme un aimant. Malgré ce lourd passif, qu’on lui cache certes, mais qui reste palpable, la petite charlotte, tendrement aimé par son père, un médecin juif, et par sa belle-mère, Paula Lindberg, une artiste lyrique à la voix d’or, s’épanouit tant bien que mal, heureuse, presque insouciante.

Enfant vivant dans un monde d’adulte, elle dessine sans cesse, rêve de faire les beaux-arts. Mais voilà, la montée du nazisme en 1933, l’explosion des actes antisémites, vont contrarier ses projets. L’étau se resserre. La vie devient de plus en dure. Entourée par les siens, protégée le mieux possible contre la violence qui embrase l’Allemagne, elle n’est pas dupe. Ces croquis, ces aquarelles projetés en quatre par trois sur les immenses tentures qui délimitent l’espace, témoignent du désespoir croissant qui gagne son âme. Flattée par l’intérêt que lui porte un ami de la famille, Daberlaun, un artiste troublant et désespéré, elle oublie, un temps, son mal-être.

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Charlotte (Mélodie Richard) devant sa belle-mère (Nathalie Richard) et Daberlaun (Jean-Christophe Laurier), un ami charismatique de la famille © Giovanni Cittadini Cesi

A 22 ans, Charlotte quitte Berlin, juste après la nuit de Cristal, pour rejoindre ses grands-parents qui se sont réfugiés à Villefranche-sur-Mer dans le sud de la France. Ses élans noirs, l’urgence de libérer son esprit des images tragiques qui l’assaillent, la reprennent. Elle sent la mort proche. Du coup, n’utilisant que les trois couleurs primaires, le rouge, le jaune et le bleu, elle recouvre de peinture, de gouache des milliers de feuilles, de pages qui constitue son œuvre ultime et autobiographique, Vie ? ou Théâtre ?. A l’aube de ses 26 ans, elle est arrêtée, déportée à Auschwitz dont elle ne revient pas.

En s’emparant de l’œuvre de Charlotte Salomon, de son existence hors du commun, en se basant d’une part sur le passionnant roman de David Foenkinos, mais aussi sur les écrits attachants, bouleversants de l’artiste, la cinéaste Muriel Coulin s’essaye pour la première fois à la mise en scène. Malheureusement, l’ensemble reste assez plat et n’arrive jamais à créer une émotion, une tension. Montrant, suite à une succession de saynètes, comment l’effondrement de son quotidien, de sa famille, a déclenché chez Charlotte Salomon un besoin de s’exprimer par des mots et l’art graphique, la réalisatrice a bien du mal à lui donner corps, à la faire exister sur le plateau de la salle Jean Tardieu du Rond-Point.

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Charlotte entourée de sa famille © Giovanni Cittadini Cesi

Certains épisodes importants omis dans ce récit tragique de vie, l’absence de contraste dans le jeu ne reflétant pas les angoisses, les doutes des différents protagonistes, sont pour beaucoup dans la sensation de manque, d’inachevé qui saisissent le spectateur. Cantonnant le personnage de Charlotte à celui d’une enfant qui ne semble pas grandir, Muriel Coulin finit par faire passer à côté du sujet de sa pièce, le reléguant au second plan pour laisser la part belle à la belle-mère de l’artiste, divinement incarnée par Nathalie Richard.

Alors que le destin de cette jeune prodige, victime de la Shoah, a tout pour passionner, embarquer, séduire, la mise en scène sans relief, trop cinématographique, de Muriel Coulin laisse de marbre. Si la plupart des comédiens ne déméritent pas à l’instar de Nathalie Richard bouleversante, de Mélodie Richard évanescente et de Jean-Christophe Laurier charmeur, la succession d’images et les incises de textes en allemand trop présentes et la mise en espace qui manque de rythme finissent par lasser. Dommage !

Par Olivier Fregaville-Gratian d’Amore

Charlotte, libre adaptation de « Vie ? ou Théâtre ? » de Charlotte Salomon et « Charlotte » de David Foenkinos
Théâtre du rond-point
Salle Jean Tardieu
2bis av Franklin D. Roosevelt
75008 Paris
Jusqu’au 3 janvier 2019
Du mardi au samedi à 21h00, le dimanche à 15h30, relâches les lundis et les 13 et 15 janvier 2018
Durée 1h40

conception et mise en scène de Muriel Coulin
avec Joël Delsaut, Yves Heck, Jean-Christophe Laurier, Marie-Anne Mestre, Mélodie Richard, Nathalie Richard
Collaboration artistique de Séphora Haymann
Scénographie et vidéo d’Arié van Egmond
Musique live de Mélodie Richard
Musiques additionnelles de Philippe Bachman
Costumes d’Isabelle Deffin
Lumières d’Abigail Fowler
Son d’Arnaud de La Celle
Conseillère vocale : Donatienne Michel-Dansac
Conseillère danse : Laura Bachman
Consultante distribution artistique : Lan Hoang-Xuan – ARDA
Régie générale : Marion Koechlin

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