Mehdi-Emmanuel Djaadi, itinéraire d’un homme peu ordinaire

Dans son spectacle Coming out, le comédien, dans ce beau style caubérien, raconte subtilement son parcours de vie, celle d’un jeune homme passé de l’Islam au Catholicisme, celle d’un jeune délinquant ayant trouvé son chemin de vie dans le théâtre et le cinéma. Après le Montmartre Galabru, le Petit Montparnasse, il s’installe au Tristan Bernard. Rencontre.

Pourquoi le choix de raconter votre vie sur scène ?

Medhi-Emmanuel Djaadi ©Stéphane Kerradi

C’est parti d’un sentiment d’urgence artistique. J’ai été très touché par Lettre à un jeune poète de Rilke. Dans la toute première lettre, le jeune poète demande conseil à l’ancien qui lui dit : si tu ne peux pas faire autrement que d’écrire, alors écris, sinon n’écris pas. Je sentais, que mon histoire, mes rencontres avec tellement de gens différents, cela racontait quelque chose de la France. Le seul moyen que je possède et dans lequel je suis à l’aise, c’est le plateau. Le seul endroit où je peux être pleinement moi-même, raconter quelque chose. C’est un espace de liberté. Un des derniers ! J’avais conscience que les milieux que j’avais pu fréquenter, se jugeaient beaucoup, mais ne se côtoyaient pas. Je me suis dit que cela pourrait être génial de les rassembler sur une scène et, dans un second temps, de les rassembler dans la salle. C’est ça qui m’a animé. J’ai vu à la fois des gens très bien dans mon quartier et dans ma culture musulmane, mais aussi des cons, surtout dans les extrêmes, et des gens très bien dans le milieu chrétien, dans le sens large, mais aussi des cons, également dans les extrêmes. Cela marche aussi avec le milieu de la culture, du théâtre et du cinéma, où l’on peut rencontrer des gens un peu bornés. Les extrêmes sont à combattre dans notre pays, mais la grande majorité des gens que j’ai rencontrée, savent vivre ensemble, et j’ai eu envie de leur donner la parole sur scène.

Dans votre spectacle vous évoquez cette idée de la France, comme terre de liberté…

Je suis assez attaché à l’idée que ce pays nous offre des choses. Que la laïcité permet l’expression de la foi, des uns et des autres, ou l’absence de foi. Ce qui n’est pas le cas partout dans le monde. Je suis très attaché à cette liberté d’expression, de culte, de blasphème si l’on veut. Moi qui viens d’un pays, enfin mes parents, où la liberté de la presse, la liberté individuelle ce n’est pas vraiment ça. Ce n’est pas pour critiquer ou comparer, car cela est valable pour la Russie, l’Afghanistan… Sans patriotisme, bleu, blanc, rouge, je peux dire que j’ai la chance de vivre dans ce pays. Il y a un proverbe que j’aime beaucoup qui dit : Quand on se regarde, on se désole, mais lorsque l’on regarde les autres, on se console. Je suis assez attaché à cela. Il y a un équilibre à trouver. Les extrêmes sont à combattre. Bien sûr, il existe encore plein de batailles à mener dans notre pays, comme le féminisme, les droits, le racisme, l’antisémitisme, l’homophobie… Mais il existe un vrai vivre ensemble, même si parfois les gens se jugent et ne se fréquentent pas trop. Il y a des endroits comme dans le théâtre, la musique, le sport, où ces personnes peuvent être rassemblées. Je suis assez content de vivre dans un pays qui nous apporte toutes ces libertés.

Nous sommes dans un monde très laïc, donc c’est assez audacieux d’aborder, comme vous le faites dans votre spectacle, la religion, sa foi personnelle. Qu’est-ce qui vous à pousser à le faire ?

Je me suis dit, et c’est aussi le spectacle qui m’a amené à cette pensée-là, on a tous, que l’on soit croyant ou pas, un itinéraire spirituel. J’ai un très bon ami, François de Brauer qui joue en ce moment Rencontre avec une illuminée au Petit Saint-Martin, c’est la même histoire, mais inversée. Il vient d’un milieu plutôt catholique, il n’était pas croyant, et il va vers le chamanisme, l’ésotérisme. Chacun fait avec ce qu’il a reçu de ses parents. Est-ce qu’il le garde ou ne le garde pas ? Là aussi, on a la liberté de le faire ou pas. Et puis on compose avec nos rencontres, nos expériences, mystiques ou pas. Ce spectacle permet de rejoindre les itinéraires du public, qu’il soit musulman, chrétien, athée, juif. J’ai été très touché de voir le Grand Rabbin de France, d’avoir des femmes voilées dans ma salle. Beaucoup de gens me disent : cela m’a rappelé que moi j’étais comme ça et qu’aujourd’hui je ne le suis plus. Le théâtre permet de faire que le singulier rejoint l’universel. Oui, mon histoire est singulière et atypique, car on n’a pas l’habitude de l’entendre dans ce sens. Au-delà du passage de l’Islam au Catholicisme, cela parle, surtout, de cette spiritualité que l’on a tous en commun. Oui, l’Etat est laïc mais la société civile ne l’est pas. Chacun a son cheminement et c’est en ça que j’ai l’impression que ce spectacle est universel.

On ne va pas faire la guerre des religions, car ce n’est pas ça le sujet de votre spectacle… Votre changement de route spirituel correspond à une recherche personnelle…

Mes parents m’ont transmis la croyance, la foi de croire en Dieu. Mon père posait son front sur le sol cinq fois par jour. Je l‘ai fait avec lui. J’aimais Dieu et je faisais mes cinq prières. Lorsque j’ai découvert le Jésus des évangiles, son « projet » m’a profondément touché. Il y a plein de circonstances à cela. Je viens d’un quartier populaire où il n’y avait pas beaucoup d’amour. On ne se le disait pas. Dans ma famille, il y avait beaucoup d’amour mais on ne se le disait pas. J’étais un enfant et un adolescent qui cherchait sa place. J’avais une conception de l’Islam où j’avais peur de Dieu. Et d’un seul coup, je rencontre un Dieu qui est amour, qui m’aime comme je suis. Son plus grand commandement est : Aimez-vous les uns les autres, aimez vos ennemis comme vous-même. A cet âge-là, cela m’a parlé. J’ai creusé. Il n’y a pas eu de rupture. Ce n’est pas parce que je suis devenu chrétien, que je renie tout ce que j’ai reçu de beau dans l’Islam.

Vous êtes très œcuménique…

Je comprends que les musulmans se trouvent très bien dans cette religion. Mon expérience a fait que le message d’amour des évangiles m’a profondément remué. Ce Jésus, avec qui j’avais une relation particulière, intime, d’amour, d’ami, à l’abbaye de Sept-Fons, chez les moines, j’ai ressenti vraiment sa présence sur l’autel. C’est peut-être le côté mystique. Mais est-ce que l’on n’en fait pas tous des expériences mystiques ? Je parlais de François de Brauer, mais il y en a d’autres. Moi, il se trouve que cela a été celle-ci, dans un monastère. Je suis très touché par la vie des moines et le message des évangiles. Je suis très critique vis-à-vis de l’institution de l’Eglise en tant que structure mais le message, ce que cela apporte dans ma vie, me rend heureux. Je compose, pas dans mes croyances, mais dans mes pratiques car j’ai gardé plein de choses de ma foi musulmane.

Votre spectacle ne s’arrête pas qu’à la religion, cela raconte le parcours d’un gamin, un peu mal barré dans la vie, qui cherche à trouver sa place dans la vie…

Je pense que ma mère m’a donné tous les outils pour que je puisse m’en sortir dans la vie. Je ne les ai pas saisis lorsque j’étais gamin, mais ils m’ont servi après. Je voyais bien que je prenais de mauvais chemins, notamment dans la délinquance. Je sentais que ce n’était pas ma vie. En fait, ce n’est la vie de personne dans ces quartiers populaires. C’est juste que certains par nécessité, par fainéantise, par manque de confiance en eux et aux autres, vont vers là. Je n’ai pas voulu ça. Mon spectacle est un spectacle anti-déterministe. La littérature m’a servi. Les rencontres aussi. Quand je quitte Saint-Etienne après les escroqueries de banque, je vois bien que j’ai usurpé, que j’ai une facilité à jouer des personnages et tous ça. Quand j’arrive à Valence, Greg, le gars qui m’hébergeait, me parle de la Comédie et de son école. J’y vais un mercredi et rencontre Christian Giriat, qui était le directeur à l’époque. Il me dit de revenir la semaine d’après avec un monologue. J’ai 21 ans. La littérature, la poésie, je connaissais, mais je n’avais jamais lu du théâtre. Dans mon quartier, on n’y avait pas eu accès. Je ne sais pas ce qu’est un monologue. J’avais sur ma table de nuit, Un prophète de Khalil Gibran, qui était mon livre de chevet. J’apprends d’une traite le passage sur les enfants. Je le passe et je suis admis. Du coup, deux fois par semaine, j’allais au cours. Je suis vraiment à ma place. Je fais de belles rencontres. Je commence à jouer des grands classiques.

Comment arrivez-vous à la Manufacture de Lausanne, cette Ecole Nationale d’Art Dramatique en Suisse ?

Une camarade de promo, Marine, me demande d’être sa réplique pour passer les concours des grandes écoles. Je ne savais même pas que cela existait des jeunes qui se battent pendant des années pour passer des concours. Du coup, je lui demande d’être également ma réplique. C’est elle qui me trouve mes scènes. Elle me choisit Richard III, je n’avais jamais lu, juste vu le film de Pacino, Looking for Richard. On passe l’Ensat que l’on n’a pas. Elle me propose de passer l’école de Lausanne. Or, je ne peux pas, car je ne remplis pas les conditions d’admission. Je n’ai pas le bac et pas trois années de conservatoire. J’y vais juste pour lui donner la réplique. Nous passons son tour à 11h. Jean-Yves Ruf, le directeur de l’école, s’attend à ce que je passe mon tour l’après-midi. Du coup j’y vais et je réussis le passage du premier tour. Je ne dis rien. J’attends le second tour. Après la semaine de stage, je suis pris. J’explique mon cas et ils me font une dérogation. C’est très beau, par rapport à mes parents. A la remise du diplôme de fin d’étude, ils se disent ce gamin qui a été viré de tous les collèges, se retrouve avec un bac plus 3, sans le bac ! C’était une belle revanche sur la vie.

Ce qui n’a pas dû être si facile ?

Je me prends un choc. Certains ont pensé que si j’étais ici, c’était juste pour une histoire de quota. Je sens qu’il y a un choc culturel. Ma culture de quartier, celle du cinéma fait que je ne connaissais pas Godard. Il y a un choc aussi. Je caricature, mais la plupart de mes camarades étaient enfants de prof, avaient fait le cours Florent, étaient hyper dans le coup et toi tu galères. C’était dur. J’étais un fainéant. J’avais arrêté l’école à 14 ans. Et je me retrouve à faire du Tai chi à 8h du matin. Je me rends compte que c’est aussi un milieu très politisé, anticlérical. Cela ne s’est pas bien passé entre nous. Je me rends compte, en sortant de l’école, que ce milieu qui se dit le plus tolérant, est le milieu où j’ai le plus vécu le racisme, où l’on me renvoie souvent le fait que je suis arabe. Pour les castings, cinéma comme théâtre, soit tu es là parce qu’il faut de la minorité ou pour porter des étendards idéologiques. On me reproche lorsque l’on me parle de mon public, qu’il y ait beaucoup de cathos. Je suis désolé mais quand je vais à l’Odéon, je ne vois que des vieux et des profs, pas de Rebeus, de Renois… A un moment donné je me suis demandé, que ce soit en tant que chrétien, en tant qu’artiste, est-ce que j’ai vraiment envie d’être réduit à des rôles de l’Arabe de service. Maintenant je suis très heureux de mon parcours. J’ai refusé des choses. J’ai un très bon agent qui sait cibler des projets dans lesquels je peux et je veux jouer. Dans ce milieu, il y a un progressisme qui ne tolère que lui-même. Il y a des cases et si tu veux être un peu en dehors, c’est un peu compliqué. Quand, religion mise à part, les gens de mon quartier m’ont vu dans des films ou des pièces de théâtre, ils ont ressenti une grande fierté. Je suis allé chercher ce que je voulais. Je me suis fait confiance. Il y a toujours eu des mains qui se tendaient. Il y a cette fierté de dire : peu importe d’où tu viens, faites-vous confiance et faites confiance aux rencontres. C’est ce message que je fais passer quand j’interviens auprès des jeunes des quartiers populaires. Nous sommes à une époque où c’est possible. Enfin pour moi, cela l’a été.

Comme l’arrivée de Pascal Guillaume et de sa production Ki m’aime me suive ?

C’est grâce à Luc Chas qui était mon chargé de diffusion. C’est moi qui produisais alors. J’avais réuni mon équipe pour leur dire qu’après le Montmartre Galabru j’arrêtais. Il a fait venir Pascal Guillaume à quinze jours de la dernière, tout en sachant que si celui-ci prenait le spectacle, lui, il perdait son job. A Ki m’aime, ils ont déjà une équipe. Pascal est venu et a pris le spectacle. Mon metteur en scène et co-auteur, Thibaut Evrard m’a dit que c’est dans ces moments-là qu’il comprenait que je sois croyant et que cela lui donnerait presque envie de croire ! Car c’était de l’ordre du miracle.

Qui est votre public ?

Medhi-Emmanuel Djaadi ©Stéphane Kerradi

Il y a le public que j’ai, celui qui commence à venir, et celui que j’aimerais avoir au bout du bout. Parce que le bouche-à-oreille s’est d’abord fait dans cette communauté, mon premier public était essentiellement Chrétien. Sauf que je n’ai pas écrit un spectacle Chrétien et qu’autour de moi, dans mes équipes, beaucoup ne le sont pas. J’étais très content, mais je trouvais cela réducteur. Puis cela a été un travail de longue haleine pour faire venir un autre public. Le festival Off d’Avignon a été un super curseur parce que je n’avais pas de Chrétien dans la salle. On s’est dit, voilà c’est un spectacle grand public. Quand je suis revenu au Galabru en septembre-décembre 2021, à nouveau que des Chrétiens. Comme ils avaient pris d’assaut les places, il n’y en avait plus pour les autres. En arrivant au Petit Montparnasse, la jauge étant plus grande, fort de quelques articles de presse, le public a commencé à se diversifier. Mais surtout, il y a eu un bouche-à-oreille qui s’est fait dans les autres communautés religieuses. Quand le Grand Rabbin de France vient et puis revient avec tout son consistoire, après, il n’y a pas un soir où je n’ai pas cinq six Juifs dans la salle. Chez les Musulmans pareil. Ceux qui sont ouverts, et ils sont plus nombreux qu’on ne le pense, viennent découvrir quel a été cet itinéraire, ce parcours. Pour les rencontrer à la sortie du spectacle, je sais que personne n’a été blessé. Ils apprennent des choses. Ils respectent le parcours. Ils réfléchissent sur eux-mêmes. Tout ça est positif. Aujourd’hui, la salle est composée de deux tiers de Chrétiens, au sens large, un tiers composé des autres religions et on commence à avoir de plus en plus des gens athées, laïcs. Mon rêve est d’arriver un jour à avoir des salles où l’on ne saura plus qui la compose. Avec François de Brauer, on adorerait que nos spectateurs passent d’un spectacle à l’autre. Que l’on arrête de sectoriser les spectacles.

Et la banlieue, les jeunes ?

Je l’ai joué à Gercy, à Aubervilliers… Et là on fait toujours un bord plateau. Et il est tout aussi important que la pièce, parce que d’un seul coup, ils ont un espace de liberté où ils peuvent parler de leur foi, de leur rapport à leur foi, à celle des autres, de leur quotidien. On n’est pas en cours de philo. On n’est pas dans ce clivage, au nom de la laïcité on ne peut pas parler de ses croyances. On est dans un théâtre. Je leur dis souvent : Le public c’est le débordement de la scène. Donc, ce qui se dit là restera là. Ça libère une parole. Cela a donné de très beaux échanges. On parle aussi beaucoup du déterminisme, de cette possibilité de choisir sa vie.

Votre titre, Coming out, est des plus gonflés. Comme vous le dites au début du spectacle, c’est un clin d’œil…

Le coming out, c’est de s’assumer. On est dans l’air d’être inclusif. On a trouvé cela marrant de se dire qu’il ne fallait pas que ce terme soit juste réservé à une identité sexuelle. Peu importe ta sensibilité, ta sexualité, ta croyance, assume-le. En affirmant avoir changé de religion, j’ai eu le sentiment de rejoindre beaucoup de mes amis homosexuels. On vit les mêmes choses, rejets, incompréhensions, menaces. En assumant, même si des gens m’ont rejeté, n’ont pas compris, d’autres m’ont accueilli. En tout cas, je me suis libéré.

Propos recueillis par Marie-Céline Nivière

Coming out de et par Mehdi-Emmanuel Djaadi
Théâtre Tristan Bernard
Du 12 mai au 17 juin
Le jeudi à 20h, les vendredis et samedi à 21h
Durée 1h10

Texte de Mehdi Djaadi et Thibaut Evrard
Mise en scène de Thibaut Evrard
Lumières de Frédérick Doin

Photos ©Stéphane Kerradi

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