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Trahisons ou l’adultère malicieusement décortiqué

De sa plume scrutatrice, Harold Pinter plonge dans les mécanismes sulfureux et cruels du triangle amoureux. Il dissèque avec humour grinçant et férocité clinique les affres du mensonge, des non-dits et des petites trahisons. Si les propos ancrés dans les seventies peuvent paraître datés, la mise en scène inventive de Christophe Gand et le jeu habité du trio de comédiens en révèle toute l’âpreté.

Dans un pub anglais, un homme et une femme se retrouvent autour d’un verre. Entre eux, la tension est palpable. Une ancienne complicité, depuis longtemps perdue, les rapproche. Un désir charnel, sexuel, semble encore couver sous les cendres de leurs lointaines amours. Élégante, charnelle, Emma (lumineuse Gaëlle Billaut-Danno) est la femme de Robert (flegmatique François Feroleto), le meilleur ami de Jerry (charismatique Yannick Laurent). Elle fut sa maîtresse 5 ans durant. Mais les aléas de la vie, des sentiments, ont mis un terme à cette aventure extraconjugale, il y a de cela plus de deux ans.

Trahisons - Pinter_Lucernaire_3_© Alexandre Icovic_@loeildoliv

Derrière la fébrilité des regards et des discussions, se dessinent entre nos deux anciens amants, de nombreux non-dits qui ne demandent qu’à être dévoilés. C’est d’ailleurs la raison de ce rendez-vous provoqué par la féline Emma. Épuisée par les mensonges, les faux-semblants, elle s’est décidée à tout raconter à son cher époux pour mettre fin à la vaste mascarade qu’est devenu leur mariage. Se libérant ainsi du poids du silence et des tromperies, elle irradie, réveillant les souvenirs brûlants d’une passion coupable.

Remontant le fil d’une histoire vieille de 7 ans, mêlant entente conjugale, amitié masculine et adultère, Harold Pinter nous entraîne au cœur d’un triangle amoureux entre cynisme, cruauté et amour charnel. S’intéressant aux moments-clés de cette relation, il en décortique les mécanismes qui ont poussé cette femme et cet homme dans les bras l’un de l’autre faisant fi des convenances, et jetant aux orties les liens sacré du mariage. Égratignant la bien-pensance qui règne dans les milieux bourgeois de l’Angleterre des années 1970, il laisse présager la liberté sexuelle qui va dominer cette décennie post 1968.

De sa plume ciselée, précise, presque clinique, il s’attaque à cette société corsetée qui voit dans la femme, la mère, l’épouse, la maîtresse de maison. En faisant d’Emma, une femme passionnée, passionnelle et indépendante, il étrille les faux-semblants imposés par les carcans puritains d’un monde à l’aube du changement épicurien. Par ailleurs, en plaçant son histoire dans l’univers de l’édition, le dramaturge règle ses comptes avec un monde capitaliste où le profit est plus important que la qualité des textes.

TRahisons_2_Pinter_Lucernaire_© Alexandre Icovoc_@loeildoliv

Évitant les écueils du vaudeville, Christophe Gand souligne la férocité du texte, son intensité et signe une mise en scène ingénieuse, virevoltante et incisive. Il joue des contrastes pour mieux montrer l’humanité des personnages emprisonnés dans leurs mensonges et leur tromperie. S’appuyant sur l’ingénieuse scénographie de Goury, il fait des changements de décor un étonnant ballet de chaises, de tables, orchestré par un tourbillonnant et caustique majordome (Vincent Arfa). Les fabuleux costumes imaginés, chinés par Jean-Daniel Vuillermoz renforcent magnifiquement cette immersion dans les seventies.

Si l’on se laisse totalement embarquer dans cette ronde sentimentale et amoureuse, c’est aussi par la performance des trois comédiens. Sourire séducteur, humour ravageur, Yannick Laurent interprète avec finesse le rôle de cet amant fougueux, un brin veule et lâche. La stature imposante, le charme plus discret, François Feroleto s’impose en mari trompé, mais compréhensif, en ami manipulateur, mais magnanime. Enfin, l’épatante Gaëlle Billaut-Danno se révèle féline, fragile en amoureuse lucide, en femme libre. Magique.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


AFFICHE_Trahisons_Pinter_Lucernaire_@loeildoliv

Trahisons d’Harold Pinter
Théâtre du Lucernaire – Salle rouge
53, rue Notre-Dame-Des-Champs
75006 Paris
du 23 août au 8 octobre 2017
du mardi au samedi à 21h et le dimanche à 18h
durée 1h20

mise en scène de Christophe Gand
traduction Éric Kahane
avec Gaëlle Billaut-Danno, François Feroleto et Yannick Laurent
scénographie de Goury
décor de Claire Vaysse
costumes de Jean-Daniel Vuillermoz
lumières d’Alexandre Icovic

Crédit photos ©Alexandre Icovic

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