CouvHaskell-Junction_REnaud_Cojo_TNBA_Visuel-1-© Frédéric-Desmesure_@loeildoliv

Haskell Junction, rêveries hallucinées et absurdes aux confins des frontières

Tombe la neige, virevoltent les flocons en myriades de souvenirs reconstitués, fantasmés. Perdues dans un grand nord aux bizarreries frontalières entre le Canada et les USA, les histoires que nous conte Renaud Cojo semblent tout droit sorties de quelques songes déroutants et psychédéliques avant de s’ancrer dans une réalité beaucoup plus sombre et prégnante : le sort noir des migrants. Singulier !

Un vent froid souffle sur la scène balayant les flocons artificiels qui la recouvrent. Dans cet espace immaculé, inhospitalier, tout semble sans dessus dessous, les cimes des sapins pointent vers le sol, deux hommes s’avancent le pas indécis, incertain. Ivres d’avoir un peu trop bu du whisky frelaté, accents à couper au couteau, John Collins et Thomas Valentine, deux curieux personnages, deux géomètres des temps anciens, représentant respectivement l’un l’Angleterre et l’autre la colonie de New York, tentent tant bien que mal de tracer la frontière entre ces deux nations autour du 45ème parallèle. Cet étrange prologue, rappelant un événement de 1772, est le point de départ d’une histoire bien singulière, celle de la ville de Stanstead, bourgade d’un peu moins de 3 000 habitants qui a l’étonnante particularité d’avoir sa rue principale traversée par la frontière entre le Canada et l’état du Vermont aux États Unis. Absurdité suprême, il est impossible de traverser la rue s’en encourir une amende de plus de 5 000 dollars.

Haskell-Junction_REnuad_Cojo_TNBA_Visuel-1-© Frédéric-Desmesure_@loeildoliv

De cette étrangeté, les habitants de Stanstead ont su au cours des siècles en tirer profit notamment pendant la grande prohibition. Construisant un spectacle autour de ces petits arrangements avec les lois des deux pays, Renaud Cojo nous entraîne dans un conte onirique bizarroïde, une fable déroutante à la limite du compréhensible. Grâce à un enchaînement de tableaux à la beauté insolite, de saynètes semblant émanées de quelques rêveries hallucinogènes, il livre une série de performances qui captivent autant qu’elles interrogent, qui envoûtent autant qu’elles décontenancent.

Poussant le public dans ses derniers retranchements, quitte à les perdre en cours de route, le metteur en scène de cinquante ans, une nouvelle fois, brouille les pistes en apportant les réponses aux questions des spectateurs dans une seconde partie cinématographique plutôt didactique. C’est d’ailleurs dans cette dissymétrie de forme et de style qu’il finit par nous saisir en nous obligeant à raccrocher les images fantasmées vues au début du spectacle avec les différentes anecdotes et bizarreries, qui ont fait de Stanstead, un lieu si particulier. Forçant le trait, Renaud Cojo révèle avec une puissance comique, une force burlesque, les différentes inepties administratives qui régissent cette bourgade partagée entre deux pays. Loin de s’arrêter à ce microcosme américano-canadien, par un final choc, bouleversant, il élargit son propos satirique sur la notion plus ou moins abstraite et absconse de frontières et ouvre, son spectacle sur la question des migrants et le drame qu’ils subissent au quotidien.

Malmenant le public, Haskell Junction est une œuvre théâtrale ovni qui interroge les consciences, une performance âpre et surprenante qui secoue nos certitudes.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


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Au TNBA, Renaud Cojo nous entraîne dans un voyage étrange et singulier dans Haskell Junction

Haskell Junction de Renaud Cojo
Dans le cadre du Festival International des Arts de Bordeaux Métropole
TNBA – Salle Vauthier
3 Place Pierre Renaudel
33800 Bordeaux
Jusqu’au 21 octobre 2017
du mardi au vendredi à 20h et le samedi à 19h
Durée estimée 1h30

Conception et mise en scène de Renaud Cojo
Film de Renaud Cojo & Laurent Rojol
Scénographie de Philippe Casaban & Éric Charbeau
Lumières de Denis Louis & Éric Blosse
Son de Johan Loiseau
Costumes d’Odile Béranger & Muriel Liévin
Avec François Brice, Renaud Cojo, Elodie Colin, Catherine Froment & Christophe Rodomisto

Crédit photos © Frédéric Desmesure

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