Gosselin contorsionne le temps à la Fabrica

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A la Fabrica, Julien Gosselin plonge dans l’univers noir de Don DeLillo

Les images en quatre par trois s’incrustent durablement sur nos rétines. Le son assourdissant, obsédant de la sono hypnotise. Le jeu hyperréaliste des comédiens familiers du metteur en scène trentenaire captive, magnétise. Reprenant les principaux ingrédients de sa pâte si reconnaissable, mêlant avec virtuosité vidéo et théâtre, Julien Gosselin fait mouche et tient presque en haleine dix heures durant un public épuisé, exsangue, mais conquis.

Des planches de bois cachent le décor. Seul un écran géant, majestueux, central, trône au-dessus de la scène. Un immense chrono s’affiche. Dans moins d’une minute, cela va commencer. L’excitation monte dans la salle. Que va encore inventer l’enfant terrible du spectacle vivant pour nous saisir, nous emporter durant ce périple, ce triathlon, terriblement long au cœur de la violence politique, du terrorisme et des drames humains ? La recette est connue, mais encore une fois, le chantre du théâtre contemporain surprend, prend à revers et fascine.

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sur un plateau modulable, les comédiens de Gosselin donnent aux textes du dramaturge américain © Christophe Raynaud de Lage

La vidéo est omniprésente, trop peut-être surtout dans la première partie, où une heure durant aucun acteur n’est présent sur le plateau. Mais là n’est pas l’essentiel en adaptant trois romans de Don Delillo, Julien Gosselin plonge dans le terreau du terrorisme qu’alimente le capitalisme et une politique où seul le profit compte. Cloisonnant les séquences, enfermant ses comédiens dans des boîtes de verre, il nous invite à être des voyeurs, des témoins privilégiés de leurs tragédies intimes, de leurs revendications profondes, de leurs actes de barbarie. Déconstruisant le décor par étape successive, il montre la déliquescence d’un monde en fin de course, épuisé par ses propres absurdités, ses vaines quêtes de l’absolu.

D’Athènes à New York, en passant par Beyrouth, Julien Gosselin s’attache à donner vie aux personnages de littérature, aux existences toutes tracées et parfaitement banales si bien croquées par le dramaturge américain. S’emparant des trois textes ciselés et imagés de Don DeLillo, joliment traduits par Marianne Véron et Adélaïde Pralon, le metteur en scène entraîne le spectateur dans un tourbillon d’euphorie et de déshérence où des cadres se laissent séduire par des thèses anarchistes et terroristes, l’amour fou s’émousse, la passion se réveille plus noire, plus sombre qu’attendue.

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Sur scène, le terrorisme vu par DiLello et Gosselin éclate © Christophe Raynaud de Lage

Avec frénésie, gourmandise et un appétit monstre, julien Gosselin use d’une profusion d’effets de style qui n’ont d’autre but que de servir le jeu de ses comédiens. Et c’est la grande force de ses spectacles, la présence scénique, la puissance d’interprétation de sa troupe. Tout ce qui se déroule devant nos yeux n’a rien de factice, tout semble réel et cru. Qu’ils débitent à la mitraille les mots qui s’inscrivent en lettres de lumière sur l’écran comme autant d’impacts de balles, qu’ils jouent sur le registre amoureux, amical, les treize artistes envahissent la scène et crachent la violence d’ une société désabusée et névrosée qui court à sa perte.

Plongeant dans la folie des hommes, qu’ils soient terroristes, anarchistes, écrivains, hommes d’affaires ou monstres avides de sang, Julien Gosselin signe une pièce fleuve qui fascine. Le temps de représentation peut rebuter mais le metteur en scène trentenaire sait captiver son auditoire. Toutefois, il n’échappe pas à certaines longueurs que le temps devrait resserrer. Sollicitant notre attention sur plus de dix heures, certains discours, certains monologues restent abscons d’autant qu’ils arrivent à des moments où la fatigue gagne les corps et les esprits.

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La vidéo est omniprésente chez Gosselin © Christophe Raynaud de Lage

Malgré quelques flottements, quelques facilités, une mécanique qui parfois s’enraille à force de détails et de foisonnement en tout genre, la trilogie DeLillo à sauce Gosselin n’a rien perdu de sa puissance dénonciatrice d’un monde qui va droit dans la mur sans échappatoire possible. Une expérience hors du commun, une performance unique à tenter sans tarder.

Par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Joueurs, Mao II et Les Noms de Don DeLillo
Festival d’Avignon
La Fabrica
11 rue Paul-Achard
84000 Avignon
jusqu’au 13 juillet 2018
Durée 10h00
La pièce sera reprise la saison prochaine à l’Odéon-Théâtre de l’Europe

Adaptation et mise en scène Julien Gosselin assisté de Kaspar Tainturier- Fink
Avec Rémi Alexandre, Guillaume Bachelé, Adama Diop,
Joseph Drouet, Denis Eyriey, Antoine Ferron, Noémie Gantier, Carine Goron, Alexandre Lecroc-Lecerf, Frédéric Leidgens, Caroline Mounier, Victoria Quesnel, Maxence Vandevelde
Texte de Don DeLillo
Traduction Marianne Véron et Adélaïde Pralon
Scénographie d’Hubert Colas
Lumière de Nicolas Joubert
Vidéo de Jérémie Bernaert et Pierre Martin
Musique Rémi Alexandre, Guillaume Bachelé, Maxence Vandevelde
Son de Julien Feryn
Costumes de Caroline Tavernier

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