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Dans la luge de Schopenhauer ou la vacuité d’une certaine bourgeoisie

Que dire quand on n’a rien à faire, rien à défendre, plus rien à attendre de la vie ? Pas grand chose a priori. En montant douze ans après sa création l’essai de Yasmina Reza, publié en 1995, Frédéric Bélier-Garcia en fait la plus belle des démonstrations. Malgré le jeu habité des comédiens, la présence de l’auteure sur le plateau, ce conte oisif à la belle rhétorique, satire d’une classe sociale huppée, ne prend jamais vraiment corps.

Nadine (Yasmina Reza), femme d’un philosophe universitaire en dépression, s’ennuie ferme. Elle n’en peut plus de voir Ariel, son mari (André Marcon) dans cet état quasi-végétatif et le clame haut et fort, à qui veut l’entendre. Notamment, à la psy bien perchée (Christèle Tual) qui le suit et à leur ami, Serge Othon Weil (Jérôme Deschamps), dont la conversation plate, insipide, filerait le bourdon à n’importe qui.

DANSLALUGE0114b_scala_Reza_© Pascal Victor _ Artcom Presse_@loeildoliv

Observant la vacuité de ces existences futiles, scrutant les petites manies des uns qui exaspèrent les autres, Yasmina Reza, dont la pièce Art a fait sa renommée, signe un texte certes parfaitement ciselé, mais qui, dans cette adaptation théâtrale, à force de répétitions, de redites, tourne quelque peu en rond et pourrait aisément être resserré. Croquant admirablement bien la frivolité de cette bourgeoisie intellectuelle qui se demande s’il faut aimer Spinoza ou non, acheter une Toyota ou une autre voiture, peler une orange avec un couteau ou avec ses doigts, elle plonge le spectateur dans un vide sidéral, une réflexion sur la superficialité de nos vies où la moindre contrariété nous rend hystérique ou totalement apathique.

En s’emparant de ce texte, Frédéric Bélier-Garcia ne fait qu’en accentuer le vide. Malgré le dispositif tri-frontal imaginé par Jérôme Gabel, rien n’y fait, les spectateurs restent à distance, et n’arrivent, à s’intéresser, à ces longs monologues qui s’enchaînent, comme des perles sur un collier de pacotille, et que subissent avec indifférence les interlocuteurs, à qui ils sont adressés.

Malgré tout, les comédiens se démènent comme de beaux diables pour donner du relief à cet essai plaisant à lire, mais qui sur scène perd de sa superbe. André Marcon et Jérôme Deschamps en tête, ne déméritent pas. Bien au contraire, ils montrent, démontrent avec fatalité et espièglerie toute la virtuosité de leur art, toute la palette, fort riche ,de leur talent. La part est plus complexe pour leurs comparses féminines. Si Christèle Tual se montre exquise malgré une partition ardue, Yasmina Reza manque encore un peu de pratique, mais le temps devrait faire son affaire. On l’espère.

Par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


© Pascal Victor / Artcom Presse

Dans la luge de Schopenhauer de Yasmina Reza
La Scala Paris
13, boulevard de Strasbourg
75010 Paris
Jusqu’au 24 novembre 2018
Du mardi au samedi à 21h00 et le dimanche à 15h00
Durée 1h30

Mise en scène de Fréderic Bélier-Garcia
avec Jérôme Deschamps, André Marcon, Yasmina Reza, Christèle Tual
scénographie de Jacques Gabel
collaboration artistique : Caroline Gonce
Scénographie de Jacques Gabel
Lumières de Roberto Venturi
Costumes de Marie La Rocca assistée de Peggy Sturm
régisseur général : Jean-Christophe Bellier
texte original publié aux éditions Albin Michel

Crédit photos © Pascal Victor / Artcom Press

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