Veuve noire contre sexisme patriarcal

A l’ère du #Metoo et de la dénonciation à la Une des journaux des féminicides, Cédric Gourmelon adapte au théâtre le scénario du téléfilm Liberté à Brême de Fassbinder et signe un brûlot âpre, rêche contre le machisme, qui manque singulièrement de nuances. Plus Médée que victime sacrificielle sur l’autel de la misogynie, Valérie Dreville, seule contre tous, porte le spectacle à la limite de la névrose, de l’hystérie. 

Une immense fresque religieuse, signée par le très inventif Mathieu Lorry Dupuy, sert de fond de scène. On ne peut échapper au regard de ce christ en croix, de cette vierge à l’enfant, suppliante, de ses saintes implorantes. Dieu est omniprésent, omnipotent dans le cœur, dans l’esprit étriqué de toute la petite bourgeoise brêmoise. Geesche (Valérie Dreville), est jeune femme aimante, tyrannisée par son mari (François Tizon), un butor hurlant, qui prend un malin plaisir à l’humilier. Elle trouve dans la prière un refuge, une transe à la limite de l’extase. 

Violentée par les hommes – maris, père, frère, amants – jugée par les femmes – mère, filles et amies- ,emprisonnée dans les carcans d’une société protestante particulièrement austère et sexiste, la frêle Geesche lutte à sa manière, s’émancipe de la bêtise dans laquelle on aimerait la maintenir, se libère de cette cage dorée qui l’étouffe, la tue à petit feu. Comment ose-t-elle vouloir vivre pour elle, aimer qui elle veut, gérer l’entreprise tout seule ? Elle n’est pas sur terre pour penser. Son bonheur ne peut exister que dans la servitude. Dieu est bon avec sa fidèle enfant. Il élimine l’un après l’autre les obstacles. Autour de cette veuve noire, les cadavres s’amoncellent à une vitesse vertigineuse. La liberté est à portée de main. Encore, un petit effort, un mort. Le seigneur est exigeant. Il éprouve chaque jour un peu plus la foi de son ouaille, la plus dévouée.

S’appuyant sur une scénographie épurée – un canapé, une desserte, une table de cuisine et quelques chaises – , Cédric Gourmelon prend à bras le corps cette tragédie intemporelle, cette critique sans concession de nos sociétés occidentales qui restent malgré les évolutions toujours patriarcales. Il dénonce comme Fassbinder en son temps la violence faite aux femmes, l’abus des maris, leur machisme crasse. Déplaçant l’action du début du XIXe siècle à une époque plus moderne, le metteur en scène montre que malgré les avances féministes, peu a changé. L’opposition archaïque sexe fort / sexe faible est toujours ancrée dans les mentalités. Jouant des clichés, sans pour autant trouver le ton juste, il signe un spectacle entre deux qui manque de nuances. L’homme même le plus doux est un mâle en puissance, la femme est soit soumise, soit hystérique. En lutte permanente pour aller contre les règles établies, pour vivre libre de toute contrainte, de toute domination, Geesche est forcément une meurtrière assoiffée de sang, une folle. 

Inspiré d’un fait réel, Liberté à Brême est construit comme une succession de saynètes autour du personnage central, cette femme victime devenue par nécessité bourreau. Le meurtre n’a rien de gratuit, il est une réponse à des années d’oppression. Finement, de sa plume tranchante, vive, de son regard aigue sur la société de son temps, Fassbinder esquisse le portrait d’une femme à bout, d’une fidèle qui croit au pouvoir sacré, rédempteur de la confession. Il égratigne la petite bourgeoisie, ses convenances d’un autre temps. Il oppose les sexes, les riches et les pauvres, les penseurs et les suiveurs. 

Évidement à l’heure où les féminicides ne sont plus tues mais exposées en Une des journaux, le texte de Fassbinder résonne plus vivement, plus intensément. Entendre sa langue, touche, secoue, bouleverse. La violence est là, vibrante, frontale. Cédric Gourmelon s’est attaché à ne pas la cacher mais à en faire l’étendard de sa proposition. A trop vouloir appuyer les traits de ses personnages, il achoppe à en restituer toute la perverse cruauté. Toutefois, la pièce est encore en rodage. Quelques ajustements, dans les jeux, dans la rythmique devraient permettre d’en ciseler les contours.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – envoyé spécial à Rennes


Liberté à Brême de Rainer Werner Fassbinder
Festival du TNB 2019
Théâtre national de Bretagne – Rennes
Salle Serreau 
1, rue Saint-Hélier 
35000 Rennes
Jusqu’au 9 novembre 2019 
Durée 1h40 environ 

Tournée 
Les 20 et 21 novembre au Quartz – scéne nationale, Brest
les 5 et 6 décembre 2019 au Théâtre de Lorient-Centre Dramatique National 
du 28 au 31 janvier 2020 à la Comédie de Béthune, Centre Dramatique National
le 28 février 2020 à l’Espace Marcel Carné, Saint-Michel-sur-Orge (Essonne) 
du 3 au 11 mars 2020 Théâtre National de Strasbourg 
du 20 au 30 mars 2020 au T2G-Centre Dramatique de Gennevilliers (Seine-Saint-Denis)
du 2 au 4 avril au Théâtre du Gymnase, Marseille

Traduction de Philippe Ivernel
Mise En Scène de Cédric Gourmelon assisté de Guillaume Gatteau
Scénographie de Mathieu Lorry Dupuy
Avec Gaël Baron, Guillaume Cantillon, Valérie Dréville, Christian Drillaud , Nathalie Kousnetzoff , Adrien Michaux, François Tizon & Gérard Watkins
Décors construits aux Ateliers Du Théâtre National De Strasbourg
Costumes de Cidalia Da Costa
Lumières de Marie-Christine Soma
Son d’Antoine Pinçon
Travail Sur Le Corps d’ Isabelle Kürzi
Chant de Soazig Grégoire
Maquillage, Perruques de Catherine Bloquère

Crédit photos © Gwendal Lefler

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