Un Pas de chat sauvage, Blandine Savetier © Régis Espannet/Studio E.R.E
© Régis Espannet/Studio E.R.E
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Un pas de chat sauvage : faire revivre Marie Martinez

Blandine Savetier adapte Un pas de chat sauvage de Marie NDiaye, une histoire de regards blancs sur une existence noire, celle de Marie Martinez, étoile filante du Paris de 1850.

Un pas de chat sauvage est le portrait d’une absente. Une femme depuis longtemps décédée, mais également évaporée de la mémoire, sans archives pour la maintenir existante dans le présent. Une sorte de fantôme sans spectre. On ne connaît pas grand chose de Marie Martinez, sinon ce que quelques articles de presse, ainsi que des lettres de Baudelaire et Théophile Gaultier, décrivent d’elle : qu’elle a grandi à Cuba, qu’elle a connu un succès aussi fulgurant qu’éphémère sur les scènes parisiennes en chantant des airs espagnols qui lui ont valu le surnom de « Malibran noire », du nom de la célèbre cantatrice hispanique. Plusieurs photos de Nadar titrées Maria l’Antillaise, concomitantes en dates, pourraient bien figurer cette étoile filante du mi-19e siècle. Le modèle y apparaît dans de belles étoffes, le regard pensif. Sur l’une d’entre elles, sa poitrine est nue.

Commandé par son frère Pap en 2019 pour l’exposition Le Modèle noir de Géricault à Matisse au Musée Orsay, le texte de Marie NDiaye fait le choix de croire que les portraits sont bien ceux de la Cubaine, mais confie ce pari biographique à une narratrice anonyme, une universitaire blanche qui se penche sur le cas Martinez et rencontre, dans sa recherche, une héritière illégitime de la chanteuse, sorte de double imaginaire et anachronique nommé Marie Sachs. Cette dernière ne s’embarrasse pas de rigueurs scientifiques pour inventer une vie à cette ancêtre, mais a l’avantage de partager avec elle une expérience vécue, celle d’une chanteuse noire dans des salles pleines de blancs. Contrairement à l’autre, condamnée à observer son sujet derrière mille barrières, et rendue tout aussi distante au public par le jeu de Nathalie Dessay, laquelle, ici, se retrouve à contraindre un peu la lecture du rôle.

À la place de l’artiste

La pièce est un produit du TNS de Nordey, où Marie NDiaye et Blandine Savetier étaient toutes deux associées. La metteuse en scène a oralisé le texte original pour le plateau, mais son squelette est intact, détaillant les rencontres successives entre la chercheuse et Marie Sachs dans des salles de plus en plus miteuses, le mystère s’épaississant en même temps que l’obsession. Le spectateur est tenu en haleine. Mais le pari de retourner sur lui-même l’éreintant travail d’exhibition de « l’étrangère » et d’épaissir les traits du regard exotisant porté sur elle contourne un peu trop le problème central du texte : l’écriture d’une existence marquée au préjudice depuis une position de privilège.

La grande toile tendue en fond de scène, impression d’une photo des balcons vides d’un théâtre à l’italienne, a beau vouloir placer le public à la place de l’artiste, l’inconfort des personnages restera le leur. La comédienne Anne-Laure Segla, qui reprend le rôle chanté et dansé de la Sachs après Nancy Nkusi, semble en outre un peu seule. La présence clownesque, sur scène, du musicien Greg Duret, lequel signe les compositions originales, était-elle nécessaire pour justifier le déséquilibre produit par cette présence tierce, le seul personnage noir se retrouvant ainsi pris en étau entre deux interprètes blancs, alors que la pièce met en son centre l’examen des dynamiques raciales ? Certes, cette solitude est bien présente à la conscience du texte. Elle est même la dernière sensation à coller aux corps une fois constatée l’impossibilité de raccomoder l’histoire : « On n’étreint que sa propre vision, cela ne nous réchauffe pas », conclut Dessay dans l’un des beaux passages d’écriture de la pièce. Peut-être aurait-il seulement fallu l’embrasser en tant que problème, plutôt que de la laisser devenir une conséquence de mise en scène.


Un pas de chat sauvage de  Marie NDiaye
Festival OFF Avignon
Théâtre des Halles
Rue du Roi Renée
84000 Avignon.
Du 29 juin au 21 juillet 2024 à 16h30, relâche le 30 juin et les mercredis.
Durée 1h10.

Création au TNS février 2022

Mise en scène de Blandine Savetier assistée de Julie Pilod
Adaptation Waddah Saab, Blandine Savetier
Avec Natalie Dessay, Nancy Nkusi et le musicien Greg Duret
Musique live – Greg Duret
Dramaturgie et collaboration artistique – Waddah Saab
Scénographie deSimon Restino
Musique de Greg Duret 
Lumière de Louisa Mercier
Costumes de Simon Restion, Blandine Savetier

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