L’ouragan Crystal Pite décoiffe Garnier

Les corps s’emmêlent, les gestes sont sensuels ou guerriers, les mouvements charnels, martiaux parfois. Danse de combat, écriture poétique, imagée, inventive, Crystal Pite ensorcelle l’Opéra et offre aux danseurs virtuoses une partition éclectique, survoltée. Une variation chorégraphique fine qui se perd parfois mais qui embrase corps et âmes des interprètes, des spectateurs. 

Sur une scène vide, juste éclairée par une lumière diffuse tombant des cintres, deux corps vêtus de noir sont statiques, l’un allongé, l’autre debout. Deux figures, deux amants, deux amis, deux ennemis, nul ne le sait. L’histoire à venir le dira peut-être, pas sûr. Jouant sur les variations affectives qui lient deux êtres, Crystal Pite esquisse par touches des histoires de vie, des instantanés du temps passé, présent et futur. 

La voix off de Marina Hands rompt le silence, sort de leur torpeur les deux êtres de chair. Elle guide leurs mouvements, ou commente ce qu’ils font. Difficile à dire, tellement tout s’enchevêtre parfaitement. Un ballet étrange entre attraction et répulsion, unit les deux danseurs, les deux âmes. Fuir, combattre ou tout simplement se lover, la frontière entre l’amour et la haine est si tenue. Couple d’hommes, homme et femme, ou groupe, se rejoignent sur scène, se déchirent, s’empoignent, s’enlacent. 

L’écriture est assez simple. Le motif se répète mais avec d’infimes changements qui en font la richesse. Le texte en boucle, s’altère à chaque redite, se module, imprimant aux enchainements d’autres rythmes, d’autres situations, d’autres émotions. Remixée, déstructurée, la musique due à la scansion des mots donne le ton, la cadence. Les gestes tantôt ralentis, tantôt accélérés, magnétisent. Les mouvements hypnotisent. Danse de couple ou de groupe, l’effet est prodigieux, incandescent, fascinant. Comment ne pas vouloir se noyer dans cette vague humaine, si belle, si tempétueuse ? comment ne pas vouloir se fondre dans ces corps à corps brutaux autant que sensuels ? 

Donnant, sur trois actes distincts, à la même situation des interprétations différentes, Crystal Pite scrute la nature humaine, inventorie sa complexité, sa dualité. C’est beau, c’est flamboyant, c’est terriblement vibrant. Certes, le propos parfois se perd dans des digressions inutiles, des redites, tant au niveau des gestes que des couples en scène, mais l’artiste canadienne, qui a travaillé avec Forthyse, maîtrise parfaitement la langue chorégraphique, ses subtilités, sa richesse. Passant du néoclassique, particulièrement abondant ici, elle fait des incursions dans le hip-hop, le disco ou le rock avec un aisance confondante. 

S’appuyant sur un jeu de lumières particulièrement soigné, sur une playlist musicale à large spectre, allant des Nocturnes de Chopin au rock pop de Teddy Geiger, Crystal Pite utilise à merveille le ballet de l’Opéra de Paris et s’en sert comme d’un instrument virtuose. Tous les danseurs excellent et prennent plaisir à se laisser diriger par la grammaire ciselée de la Canadienne. Certains survolent l’éblouissant ensemble et imposent leur présence scénique unique. Ainsi, François Alu, autant tellurique qu’aérien, brûle les planches, la grâce d’Hugo Marchand charme la salle, la délicatesse de Léonore Baulac envoûte le public. Et enfin, dans un final endiablé, digne du meilleur de la SF, l’épatant Takeru Coste, véritable révélation, met littéralement le feu sous la voûte peinte par Chagall.

Bien que peu programmée dans l’Hexagone, Crystal Pite est déjà sur toutes les lèvres. Son nom soulève les foules d’afficionados de la danse contemporaine et néoclassique. Sa patte organique, sa gestuelle ample, aérienne, ses mouvements de foule d’une rare et viscérale beauté, captivent, saisissent, envoûtent. Malgré quelques longueurs, quelques creux, son Soul and Body fait mouche et embrase magnifiquement Garnier.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Body and Soul de Crystal Pite 
Palais Garnier
Opéra de Paris
Place de l’Opéra
75009 Paris
Jusqu’au 23 novembre 2019
Durée 1h35 avec entracte


Chorégraphie de Crystal Pite
Musique d’Owen Belton, de Frédéric Chopin et de Teddy Geiger
Décors de Jay Gower Taylor
Costumes de Nancy Bryant
Lumières de Tom Visser
Avec Léonore Baulac, Ludmila Pagliero, Marion Barbeau, Héloïse Bourdon, Hannah O’Neill, Muriel Zusperreguy, Aurélia Bellet, Eléonore Guérineau, Lydie Vareilhes, Ida Viikinkoski, Letizia Galloni, Juliette Hilaire, Caroline Osmont, Charlotte Ranson, Lucie Devignes, Marion Gaultier de Charnacé, Ninon Raux, Seehoo Yun, Hugo Marchand, François Alu, Alessio Carbonne, Marc Moreau, Sébastien Bertaud, Aurélien Houette, Axel Ibot, Daniel Stokes, Simon Valastro, Adrien Bodet, Adrien Couvez, Yvon Demol, Grégory Dominiak, Alexandre Gasse, Hugo Vigliotti, Takeru Coste, Giorgio Fourès, Julien Guillemard, Loup Marcault-Derouard et Antonin Monié. Distribution du 31 octobre 2019

crédit photos © Benjamin Benhamou

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