Et si Othello était blanc ?

Aux Abbesses, Arnaud Churin donne un coup de pied aux injections du texte qui veulent qu’Othello soit noir, et que les vénitiens soient tous blancs. Inversant les rôles de la célèbre pièce de Shakespeare, le metteur en scène d’origine normande marque un point en faveur de la diversité sur les plateaux. Malheureusement, faute d’une distribution à l’unisson, d’une direction d’acteurs au cordeau, c’est un coup d’épée dans l’eau.

Au théâtre, il existe une utopie, un rêve. Tout le monde peut jouer tout le monde. Une femme, un homme. Un adulte, un enfant. Un noir, un blanc. Sur le papier, rien ne contredit cette possibilité, bien au contraire cela stimule l’imaginaire du spectateur et le force à dépasser ses préjugés. Mais dans la pratique, c’est plus complexe. Tout est question de direction d’acteurs, de jeux, d’interprétation, de présence scénique. Rêvant d’universalisme, d’égalité d’accès à la scène quel que soit le sexe, la couleur de peau, l’âge, Arnaud Churin saute le pas, offre à Mathieu Genet, un comédien blanc, le rôle d’Othello, le « Maure de Venise » et à des acteurs noirs tous les autres rôles. De quoi alimenter les conversations, lancer en pavé dans la mare à l’heure où les minorités, vent debout, crient à l’appropriation culturelle, quand elles n’ont pas part aux projets qui a trait à leur communauté.

Passé cette première et primaire réaction, place au spectacle. Dans un décor minimaliste signé Virginie Mira, trois voiles sombres, virevoltantes, mouvantes, rappelant celles d’un bateau, les murs des couloirs étroits du palais des doges, où ceux des rues d’un Chypre interlope, l’amour fou d’Othello, l’étranger à l’intégrité et au courage reconnus de tous, pour la belle Desdémone (Lumineuse Julie Héga), sa jalousie insidieuse, mortifère, l’ambition démesurée d’un officier prêt à tout pour se venger des puissants, peuvent éclater détruisant à jamais la belle harmonie japonisante voulue par le metteur en scène. 

Des costumes rappelant les tenues des samouraïs à la « zen attitude » des arts martiaux, Arnaud Churin s’inspire des coutumes du pays du soleil levant, en adopte la forme théâtrale, son épure. Loin des fureurs, de la folie meurtrière du héros, il préfère plonger Othello dans une forme d’apathie, de monotonie émotionnelle. Un parti pris singulier, qui aurait pu, tout comme l’inversion des rôles, saisir le public, le pousser à aller au-delà des apparences, malheureusement, les comédiens semblent livrer à eux-mêmes sur un plateau désespérément vide, qu’ils ont bien du mal à habiter. Clairement, la direction d’acteurs fait défaut.

Malgré des premiers rôles à la peine, une distribution disparate, certains comédiens sortent brillamment leur épingle du jeu. Astrid Bayiha incarne avec justesse, finesse, Emilia, la suivante de Desdémone, fidèle jusqu’à la mort. Elle lui donne sa douceur, sa force tranquille. Épouse reléguée au silence par un mari égoïste, elle se libère du joug patriarcal et fait entendre sa voix, celle trop longtemps inaudible de toutes les femmes. Nelson-Rafaell Madel est épatant en Cassio, second d’Othello. Cabotin charmant, il fait les jolis cœurs à merveille. Enfin Aline Belibi, tout juste sortie du Conservatoire, prête sa longue silhouette aux conseillers du doge, ainsi qu’à l’ensorcelante prostituée amoureuse du beau Cassio. Bien que présente en filigrane sur scène, on retient sa prestation. 

Déplaçant sur un autre terrain, l’enjeu de la pièce de Shakespeare, le racisme crasse des sociétés occidentales, la peur de l’autre, Arnaud Churin ne parvient pas à lui insuffler une force épique, romantique, suffisante pour captiver. Perplexe, le public sort groggy de ces presque trois heures, sans savoir vraiment à quoi il a assisté.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Othello de William Shakespeare
Théâtre des Abbesses – Théâtre de la Ville
31 Rue des Abbesses
75018 Paris
Jusqu’au 19 octobre 2019
Du lundi au samedi à 20h, le dimanche 6 octobre à 15h, le samedi 12 octobre à 15h et 20h, relâche le 7 et le 13. 
Durée 2h40 environ

Mise en scène d’Arnaud Churin
Traduction, adaptation et dramaturgie d’Emanuela Pace
Collaboration artistique de Julie Duchaussoy et Marie Dissais
Avec Daddy Moanda Kamono : IAGO, Mathieu Genet, Julie Héga, Nelson-Rafaell Madel, Astrid Bayiha, Aline Belibi, Denis Pourawa, Jean-Felhyt Kimbirima & Ulrich N’toyo 
Scénographie de Virginie Mira
Costumes d’Olivier Bériot et Sonia Da Sousa
Lumières de Gilles Gentner
Musique de Jean-Baptiste Julien
Conseil artistique, arts martiaux de Laurence Fischer
Régie générale et son de Camille Sanchez

Crédit photos © Pénélope Ambert

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