Garçon T

Assis confortement dans la grande salle du TNB, les mots m’enivrent, les quelques pas de danses m’hypnotisent. Il renvoie à une époque que je n’ai que mal ou peu connue. 

Bien sûr, je me souviens de Dustan chez Ardisson. Il avait à chacune de ses apparitions un look à la Natacha, l’hôtesse de l’air la plus célèbre du monde de la bande dessinée, quelque peu “destroy”. Le calot bleu marine de travers, une Perruque blonde ou rose, coiffée en un carré plongeant complètement déstructuré et parfois un petit foulard Hermès négligemment noué autour du cou, lui donnaient des airs de “Lady Rock” , sa barbe de trois jours, un côté mâle rebelle, indomptable. Malade, perché, mélangeant les genres, piqué au vif par les remarques acides, potaches du présentateur et de sa joyeuse bande de chroniqueurs, il éructe, s’énerve, sert la soupe, fait le trublion. Le sida est évoqué en filigrane, bien sûr. Le mal est omniprésent, il ronge les corps, rogne les existences. Les premiers traitements font leur apparition, mais pour certains, il est trop tard. La période sera une hécatombe pour les artistes. Koltès, Lagarce, Foucault, Guibert, Daney, Collard, Bagouet, la liste est longue. Brillants, flamboyants, assoiffés d’une sexualité libre et débridée, ils ont brûlé intensément leur vie. Ils ont aimé être des anges déc

hus, maudits, des agitateurs, des séditieux, des lumières ardentes, exaltées dans la nuit qui les happait. Ils ont dansé avec la mort, joué avec la faucheuse. Ils ont perdu. 

Élevé dans un milieu enseignant, Je lisais énormément, me passionnais pour l’histoire, dévorer les films. Je vivais dans une bulle, un cocon familial aimant. Choyé, un peu à l’écart du monde, de ses turpitudes, j’étais à mille lieux de ce qui agitait la société des années 1980, des années 1990. J’étais loin d’imaginer ce que ces auteurs, ces comédiens, ces cinéastes, ces journalistes traversaient. J’ai découvert cela plus tard, sur le tas, le militantisme, l’homophobie, le combat pour ses idées, le droit de vivre comme on l’entend, faire fi des regards d’autrui. 

Au chaud, en ce mois de novembre, lové dans ce siège rouge de théâtre, je me laisse emporter par ces récits devenus légendaires, par le regard ému d’un artiste façonné par ces hommes qui ont marqué son adolescence de provincial. Absorbé par ces histoires folles, je ne fais pas toute suite attention à lui. En tenue de marin, rappelant le Querelle de Fassbinder, dont il n’a absolument pas la musculature exacerbée, il traverse le plateau d’un pas nonchalant dans un halo de lumières. Sur scène, les comédien.ne.s se figent. La salle entière n’a d’yeux que pour lui. Boucles blondes, visage de chérubin, yeux sombres, il est un songe, une apparition. Il incarne le garçon idéal, le fantasme ultime. Une dernière pirouette, une ultime œillade, et sa silhouette longiligne disparait à jamais dans les coulisses. Bien sûr, il réapparait tout sourire lors des saluts, avant de s’évaporer définitivement dans la nuit froide et pluvieuse. 

Quelques mois plus tard, dans une rue du cinquième arrondissement de Paris, je le croise, après un entretien passionnant avec l’une de ses camarades de jeu. On s’évalue, semble se reconnaitre, sans être vraiment sûr. Il est pressé. Il doit se rendre au théâtre, la représentation du soir vient d’être annulée en raison des risques d’intempéries. Le temps tourne à la tempête de neige. Le moment est passé, aucune parole n’a été échangée, à peine un sourire esquissé. La vraie rencontre se fera quelques mois plus tard. Encore une fois, favorisée par les festivités avignonnaises. Il joue Shakespeare et aimerait avoir mon retour sur la pièce, sur son jeu et éventuelle une chronique. Ça ne fait jamais de mal, un petit mot, une jolie critique, tant l’offre est pléthorique. Loin de l’image iconique de l’amant suprême, il interprète, malgré son apparence juvénile, les maris capricieux, distants, amoureux parfois, les enfants terribles, les artistes lunatiques, excentriques. 

C’est toujours touchant de découvrir l’arrière du décor, d’entendre pour la première fois la voix d’un acteur dont finalement on ne connaît que le physique. Le spectacle, fait de bric et de broc, est de bonne facture. Enfin, le temps du partage. Le courant passe tout de suite. On s’amuse, rigole. Je ne peux rester. Une autre pièce m’attend. De son côté, il doit se démaquiller, ranger les décors fissa. Les joies d’Avignon. Ce fut intense, fugace. Tout ce que l’on aime dans nos métiers, aller vers l’autre, découvrir de nouvelles personnes, se confronter à d’autres cercles, d’autres histoires. 

Les rues étroites de la cité des papes, les soirées, sont propices à ces échanges sur le fil, ces rencontres impromptues, ces nouveaux visages qui deviennent familiers, ces envies de dépasser les apparences, d’apercevoir derrière une belle gueule, une tête connue inabordable en temps normal, une âme, un artiste.

La vie a repris son cours. Nous continuons à discuter, parler théâtre. Une nouvelle création l’attend. Il m’invite. Il me convainc de venir à Amiens, de modifier mon emploi du temps. Malheureusement, je ne verrai pas la pièce en direct. Le coronavirus en a décidé autrement. La salle ferme ses portes après à peine deux représentations. Ce n’est je lui souhaite que partie remise. L’avenir nous le dira. En attendant, confiné dans un beau coin de France, il garde espoir et rêve à demain. Quelque part, il en est sûr, des planches attendent impatientes d’être foulées.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Crédit photos © DR, © INA et © Marie-Lan Nguyen – Wikimedia Commons

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