Antoine et Cléopâtre de William Shakespeare. Mise en scène de Célie Pauthe. Avec Mélodie Richard. CDN de Besançon Franche-Comté © Marion Lefebvre

Célie Pauthe ravive les amours shakespeariennes d’Antoine et Cléopâtre

Au CDN de Besançon Franche-Comté, qu’elle dirige depuis 2013, Célie Pauthe adapte, avec malice et ingéniosité, Antoine et Cléopâtre, une des tragédies historiques de William Shakespeare. En collaboration avec Irène Bonnaud, elle donne aux mots du dramaturge anglais une belle contemporanéité et offre à sa comédienne fétiche, Mélodie Richard, un rôle en or. 

En ce samedi après-midi, une petite bruine hivernale humidifie l’atmosphère bisontine. Il y a peu de monde dans les rues, qui mènent de la gare au CDN, installé dans l’ancienne salle des fêtes du complexe thermal de Besançon-les-Bains. L’air glacé a refroidi les ardeurs même des plus téméraires. Devant le théâtre, quelques étudiants, emmitouflés dans leur parka, fument des cigarettes. A l’intérieur, dans le foyer, un petit nombre de professionnels, heureux de se retrouver, échangent sur les dernières non-annonces du gouvernement concernant le secteur culturel.

Reine sensuelle et lucide
Antoine et Cléopâtre de William Shakespeare. Mise en scène de Célie Pauthe. Avec Mélodie Richard. CDN de Besançon Franche-Comté © H. Bellamy

L’heure passe. Il est temps de rejoindre l’Égypte des pharoaons, sa dernière reine (lumineuse Mélodie Richard) et son amant guerrier (Ténébreux Mounir Margoum). Derrière les murs mordorés d’un somptueux palais alexandrin, une fête orgiaque bat son plein. Les femmes chantent, les hommes se dévêtissent, se travestissent. Enivrés par la beauté de leur chère souveraine, servantes, suivantes, soldats, hérauts et voyants batifolent joyeusement. Seule Cléopâtre semble inquiète. Après le grand Jules César, elle aime à en mourir le ténébreux et turbulent Marc-Antoine. A-t-elle peur d’être délaissée ou a-t-elle peur que les devoirs du turbulent consul envers Rome finissent par l’éloigner de ses charmes ?

Des monstres politiques 

Malgré les bacchanales, où s’enivrent la fine fleur de l’antiquité, l’heure est sombre. Les amours de la divine Cléopâtre et du martial Marc-Antoine n’enchantent guère de l’autre-côté de la Méditerranée. Le fringuant et rusé Octave (extraordinaire Eugène Marcuse) rêve de ceindre la couronne de laurier des Césars. De manipulations en mensonges, de pourparlers biaisés en pièges dissimulés, nos trois bêtes politiques s’affrontent sans relâche. Entre amour et haine, désir et rancœur, séduction et ressentiment, la guerre est déclarée. Elle est terrible, violente, sans concession et funeste. 

Entre passion et devoir 
Antoine et Cléopâtre de William Shakespeare. Mise en scène de Célie Pauthe. Avec Mounir Margoum. CDN de Besançon Franche-Comté © H. Bellamy

En s’emparant de l’histoire mythique de la femme la plus célèbre de l’Antiquité, dont William Shakespeare s’est inspiré pour l’une de ses tragédies historiques, Célie Pauthe ne cherche pas à figer le récit de ce destin mortifère dans une sorte de péplum théâtralisé. Bien au contraire, comme elle l’avait fait avec Bérénice de Racine, elle donne un coup de jeune au texte en plaçant son propos sur la ligne de crête entre les désirs de la femme et le devoir d’une reine envers son peuple. Avec la complicité de la traductrice Iréne Bonnaud, elle impulse une vraie modernité au récit et à l’intrigue. Captivé, séduit, on se laisse emporter près de quatre heures durant dans cette spirale infernale de sentiments, qui mène nos deux héros aux portes des abîmes. 

Des amours d’adultes

Par-delà les intrigues de cour, la grande force d’Antoine et Cléopâtre se situe dans la double dimension entre érotisme exalté et rêve politique. Quand ils se rencontrent, ces deux-là, ce ne sont plus des enfants. Ils ont chacun vécus d’autres amours. Bien sûr, on ne peut nier leur attirance charnelle qui affleure comme un souffle torride dès qu’ils sont en présence l’un de l’autre, mais leur vision d’un bassin méditerranéen où Alexandrie serait l’égale de Rome, où toutes les civilisations se métisseraient sans dominé sans dominant, attise leur incandescente passion. Ce rêve fou, d’un monde unit, multi-ethnique, rien n’a pu l’engloutir, le détruire, ni Octave, ni les lois romaines qui empêchent chez Racine la reine Bérénice d’épouser Titus. Il hante l’histoire moderne, celles des deux guerres, mais aussi celle des migrations. 

Une distribution épatante 
Antoine et Cléopâtre de William Shakespeare. Mise en scène de Célie Pauthe. Avec Mélodie Richard. CDN de Besançon Franche-Comté © H. Bellamy

Derrière les mots, qu’elle fait magnifiquement résonner dans nos consciences, Célie Pauthe fait le choix d’un casting en or massif. Dans le magnifique écrin scénographique imaginé par Guillaume Delaveau, qui permet en quelques manipulations de passer des palais égyptiens au couloir du sénat romain, du tombeau de Cléopâtre au désert de Lybie, chacun joue sa partition avec une belle intensité, un profond engagement. Bien que la pièce ne devrait voir le jour qu’en juin à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, tout est déjà là. Mélodie Richard est impériale, troublante dans ses amours, ferme dans ses décisions. Mounir Margoum se glisse doucement dans le rôle de Marc-Antoine. Il l’habite avec une belle gravité. Face à eux, Guillaume CostanzaMaud Gripon, l’éblouissante Dea Liane à la voix envoutante, Régis Lux, le détonnant Glenn Marausse, l’angélique Adrien SerreLounès TazaïrtAssane Timbo, la lumineuse Mahshad Mokhberi et Bénédicte Villain ne déméritent absolument pas et offrent des personnages empreints d’humanité. Mais, c’est le jeune Eugène Marcuse, que l’on avait déjà remarqué en 2017 dans un Koltés au Poche Montparnasse, qui brûle littéralement les planches. Dans le rôle du froid et calculateur Octave, il est parfait. Voix grave, silhouette fine, il impose sa présence féline, son jeu entre clairvoyance et soif de pouvoir. 

Un bijou scénique 

Impatiente de présenter sa dernière création au public, Célie Pauthe ronge son frein. Signataire de la lettre de soutien pour une réouverture au plus tôt des musées, la metteuse en scène signe avec son Antoine et Cléopâtre, une tragédie moderne percutante. Réussissant la gageure de tenir en haleine quatre heures durant l’attention, elle donne magistralement corps et chair à ces amours mythiques, qui alimentent nos fantasmes depuis la nuit des temps.

Olivier Fregaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Besançon

Antoine et Cléopâtre de William Shakespeare
Création à huis-clos au CDN de Besançon Franche-Comté
Avenue Edouard Droz
Esplanade Jean-Luc Lagarce
25000 Besançon
Durée 3h45

Tournée
Du 7 mai au 5 juin 2021 aux Ateliers Berthier – Odéon – théâtre de l’Europe

Mise en scène de Célie Pauthe
traduction d’Irène Bonnaud en collaboration avec Célie Pauthe
Avec Guillaume Costanza, Maud Gripon, Dea Liane, Régis Lux, Glenn Marausse, Eugène Marcuse, Mounir Margoum, Mahshad Mokhberi, Mélodie Richard, Adrien Serre, Lounès Tazaïrt, Assane Timbo & Bénédicte Villain
Collaboration artistique de Denis Loubaton
Scénographie de Guillaume Delaveau
Costumes d’Anaïs Romand
Lumière de Sébastien Michaud
Son d’Aline Loustalot
Vidéo de François Weber

Crédit photos © H. Bellamy et Marion Lefebvre

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