Tristesses, la putréfaction psychologique des âmes au lait du populisme

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A l’odéon, Anne-Cécile Vandalem invite à un voyage au cœur de la crise identitaire qui touche l’Europe dans Tristesses

Entre réalité et fiction, entre thriller et tragi-comédie, la Belge Anne-Cécile Vandalem plonge en eaux troubles pour mieux démonter les mécanismes, les ruses, les stratégies psychologiques qu’utilisent les nationalistes pour pervertir les pensées, empoisonner les âmes simples. Passant du rire aux larmes, elle signe un spectacle effroyablement drôle, terriblement percutant. Fantastique !

De petites maisons grises dessinent les vestiges d’un village depuis longtemps abandonné par la majorité de ses habitants. Sur l’île danoise de Tristesse, après la fermeture des abattoirs, unique ressource financière des lieux, seule une poignée d’irréductibles, huit au total, continuent à entretenir les bâtisses, à survivre. Alors qu’une étrange musique d’ambiance, rappelant les thrillers horrifiques, s’élève sous les ors de l’Odéon, deux ombres, aux cheveux et visages blanchis, investissent de leur démarche zombiesque la scène. Chacun se dirige vers un instrument pour en extraire des notes sombres et ainsi intensifier la triste mélodie qui saisit le public.

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Comment est morte la doyenne de Tristesse ? Telle est la question qui taraude tous les îliens encore vivants © Christophe Engels

Alors que la nuit semble s’étendre sans fin, sur un écran géant, suspendu dans les airs, une caméra s’introduit dans l’intime, le quotidien, de la dernière famille encore présente sur l’île. Afin de lutter contre l’ennui, un couple et leurs deux filles jouent au Trivial Pursuit®. L’ambiance est lourde, pesante. Le père, maire du village, impose son savoir crasse, sa masculinité d’un autre âge. Femme et enfants sont comme tétanisés, terrorisés par cet homme rustre et brut de fonderie. De plus en plus irrité par l’ignorance, la bêtise des siens, il quitte la table, sort pour importuner ses voisins, son beau-frère et sa belle-sœur pour confondre un peu plus l’idiotie de son épouse. Stupeur, la doyenne de la communauté (fantomatique Françoise Vanhecke à la voix enchanteresse) s’est pendue au mat du drapeau danois. Cette mort brutale va bouleverser le village, mettre à mal les équilibres, faire ressurgir les vieilles rancœurs.

Entre suspicions et doutes, l’arrivée de la fille de la défunte, nouveau visage du parti populiste danois, ne va rien arranger, bien au contraire. Empoisonnant les âmes de ses belles paroles, manipulant les esprits, n’hésitant pas à utiliser la coercition pour arriver à ses fins, elle offre au nationalisme, au racisme, le visage rayonnant de la working girl rayonnante et ambitieuse.
Avec intelligence et humour noir, certes belge diront certains, Anne-Cécile Vandalem explore, à partir d’un petit microcosme, les déshérences des peuples européens, terreau d’un populisme effréné, d’un repli sur soi. De sa plume acérée, elle décrypte les mécanismes primitifs, mais d’une rare efficacité, qui permettent d’instiller le doute jusqu’au basculement des idéaux.

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L’ambiance se tend sur l’île danoise de Tristesse © Phile Deprez

Brossant le portrait tendre et drôle de ses ouvriers îliens et esseulés, elle signe une pièce puissante qui montre à quel point certains discours, certaines formules de langage entraînent une société à sa perte. Grâce à sa mise en scène hyperréaliste et vivante, à son utilisation savamment dosée et ingénieuse de la vidéo, elle se joue des émotions du public, de ses ressentis en le plaçant volontairement dans le rôle de voyeur. Pris au piège de cette « fake news », totalement probable, les spectateurs, tour à tour dubitatifs ou curieux, se laissent totalement captiver par cette histoire entre thriller et tragédie grecque.

S’inspirant des scénarios des séries télévisées danoises qui font actuellement le buzz, Anne-Cécile Vandalem construit son intrigue avec maestria privilégiant les gestes, les actions aux mots. Souligné par l’âpreté du texte et porté par des comédiens totalement investis et aux interprétations particulièrement ciselées – c’est d’ailleurs avec un certain plaisir que l’on retrouve l’excellente marâtre du Cendrillon de Joël Pommerat, à la voix reconnaissable entre mille, Catherine Mestoussis – , cet uppercut théâtral, qui dénonce avec habilité les dérives identitaires qui secoue actuellement l’Europe, est un petit bijou de cynisme salvateur, une comédie de mœurs diablement bien tournée.

Par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Tristesses, un spectacle conçu par Anne-Cécile Vandalem – Das Fraulein (Kompanie)
Odeon – Théâtre de l’Europe
Place de l’Odéon
75006 Paris
jusqu’au 27 mai 2018
Du mardi au samedi 20h, le dimanche à 15. Relâche le 20 mai 2018
Durée 2h10

Mise en scène d’Anne-Cécile Vandalem assistée de Sarah Seignobosc
Avec Vincent Cahay, Anne-Pascale Clairembourg, Epona Guillaume, Séléné Guillaume en alternance avec Asia Amans, Pierre Kissling, Vincent Lécuyer, Catherine Mestoussis en alternance avec Zoé Kovacs, Jean-Benoit Ugeux, Anne-Cécile Vandalem en alternance avec Florence Janas, Françoise Vanhecke et Alexandre Von Sivers.
composition musicale :Vincent Cahay & Pierre Kissling
scénographie : Ruimtevaarders
création sonore : Jean-Pierre Urbano
création lumière : Enrico Bagnoli
création costumes : Laurence Hermant
création vidéo : Arié van Egmond & Federico D’Ambrosio
chef opérateur : Federico D’Ambrosio en alternance avec Lou Vernin
directeur technique : Damien Arrii
accessoiriste : Fabienne Müller
création maquillage : Sophie Carlier
collaboration dramaturgique : Sébastien Monfè
coiffure : Gaétan d’Agostino
soprano, instrumentiste, coach vocal ISFV : Françoise Vanhecke
régisseur lumière : Kevin Sage
régisseur son : Antoine Bourgain
régisseur vidéo : Tonin Bruneton
chargée de production : Marie Charrieau
management : Audrey Brooking

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