L’Europe à cri et à dia

Qu’est-ce que l’Union européenne ? Qu’avons-nous, nous citoyens de cette vaste zone politique et économique, envie qu’elle devienne ? Sujets brûlants, s’il en est, servent de terreau au poème en vers libres de Laurent Gaudé qu’adapte avec beaucoup trop de fougue, de gourmandise Roland Auzet pour le rendre audible. 

Sur la scène, une quarantaine de matelas gris sont posés au sol. Bientôt, cet espace est envahi par une foule bigarrée. De tous âges, de toutes origines, tous regardent, se jaugent. Une sorte de maître de cérémonie (extraordinaire Emmanuel Schwartz), vêtu de blanc, lance les hostilités en demandant à une jeune femme, d’où elle est et comment elle se définit. Quel est son pays, sa région, son village ? très vite, l’Europe est la grande absente. Comme si le vieux continent, cette association de 27 États faisait peur et ne permettait pas une identification évidente. 

Devant ce malaise, cette incompréhension, onze artistes, riches de leur passé, vont tenter de remonter le fil de cette Europe aimée, désirée, incomprise. A grand renfort d’explications par trop didactiques, ils nous content sa naissance, il y a de cela plus de 170 ans en Sicile, son enfance laborieuse balafrée par deux guerres mondiales et quelques guerres civiles, sa vie sous la tutelle d’une administration rigide, d’un parlement réunissant plusieurs nations, plusieurs courants politiques. Partagée en quinze chapitres, l’histoire contemporaine de l’Europe se façonne doucement, lentement marquée par la révolution industrielle, l’arrivée des chemins de fer, un progrès, bientôt transformé par les nazis en chemin de mort. 

Bien sûr, c’est beau cette communion mais concrètement, ce n’est pas si simple. Il faut du temps pour faire bouger les lignes, accorder autant d’États différents. Le texte de Gaudé est plein de fulgurance, il touche au cœur, il interroge nos consciences, force à la réflexion. Mais trop dense, noyé dans des effets sonores, qui trop forts finissent par assourdir, le propos se perd, devient inaudible. 

Pourtant les comédiens ne déméritent pas. Ils mouillent la chemise. Ils nous entrainent avec fougue, verve, dans ce délire européen, ce souffle poétique. Pavée  de bonnes intentions, de belles idées, la présence sur scène de l’incroyable chanteuse allemande Karoline Rose en est une, de la danseuse grecque Artemis Stavridi en est une autre, la mise en scène de Roland Auzet déborde et finit par un trop plein de séquences qui laissent de côté. L’intervention d’un politique – en l’occurrence le 11 juillet 2019 Aziliz Gouez, anthropologue française ayant été un temps la plume du président irlandais, sorte de grand témoin européen, sonne faux, casse la rythmique déjà sur le point de dérailler et vient en plus plomber ce spectacle qui aurait pu être beau, en plus ramassé, plus concis. 

A trop vouloir donner vie à ce texte, avec force, à coup de renfort d’effets superfétatoires, le beau banquet cède le pas à l’orgie. Et l’Europe, dans tout ça, n’a plus ni queue, ni tête, même si le message principal trop appuyé, nous rappelle que cette association, ben ce n’est pas si mal. 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – envoyé spécial à Avignon


Nous, l’Europe, Banquet des peuples de Laurent Gaudé
Festival d’Avignon
Cour du lycée Saint-Joseph
Rue des Lices
84000 Paris
Jusqu’au 14 juillet 2019
Durée 2h30 environ 


Mise en scène, conception et musique de Roland Auzet
avec Robert Bouvier, Rodrigo Ferreira, Olwen Fouéré, Vincent Kreyder, Mounir Margoum, Rose Martine, Dagmara Mrowiec-Matuszak, Karoline Rose, Emmanuel Schwartz, Artemis Stavridi, Thibault Vinçon
Et le Choeur de l’Opéra Grand Avignon et quarante chanteurs amateurs
et chaque soir un grand témoin : Susan George (États-Unis / France),
Ulrike Guérot (Allemagne), François Hollande (France), Pascal Lamy (France), Eneko Landaburu (Espagne), Enrico Letta(Italie), Luuk van Middelaar (Pays-Bas), Geneviève Pons(France)
Scénographie de Roland Auzet, Bernard Revel, Juliette Seigneur & Jean-Marc Beau
Lumière de Bernard Revel
Chorégraphie de Joëlle Bouvier
Vidéo de Pierre Laniel 
Musiques électroniques de Daniele Guaschino
Costumes de Mireille Dessingy 
Collaboration artistique Carmen Jolin
Assistanat mise en scène Victor Pavel
Traduction polonaise pour le surtitrage de Lukasz Gajdzis

Crédit photos © Christophe Raynaud de Lage

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