La Traviata – Vous méritez un avenir meilleur… Incandescente Violetta aux Bouffes du Nord

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Sous les ors décatis des Bouffes du Nord, Judith Chemla, dirigée par Benjamin Lazar, est une incandescente Traviata.

Sous les ors décatis des Bouffes du Nord, la diaphane et lunaire Judith Chemla donne divinement corps à la belle et moribonde courtisane, lui insufflant un air de modernité enchanteur et mélancolique. Soutenue par l’adaptation virtuose et éthérée de Benjamin Lazar, dans le sillage de ses frêles et ivoirines épaules, elle nous entraîne au cœur de la dévorante passion qui anime l’héroïne d’Alexandre Dumas fils et nous laisse exsangues, émus aux larmes par ce spectacle rare, intense et envoûtant où se mêlent voix cristallines, murmures prenants et incarnations vibrantes… en un mot, un bijou pur et enchanteur !

L’argument. Alfredo Germont, jeune homme issu d’une bonne famille provençale, tombe amoureux d’une courtisane en vue, Violetta Valéry, lors d’une soirée privée à Paris.

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Magnifique et frêle Violetta (Judith Chemla) © Pascal Victor

La critique. Un immense voile de gaze blanche recouvre la scène et s’envole sous les cintres au charme suranné des Bouffes du Nord. Dans la pénombre, des voix résonnent. Elles sont chargées d’alcool. Des notes s’élèvent, ponctuant les rires et les cris de joie, de plaisir. Des lumières de lampes-torches balayent le plateau, donnant à l’ensemble un aspect morbide, presque lunaire. Côté jardin, des silhouettes fantomatiques apparaissent. Elles titubent, virevoltent et s’entraînent dans une danse lancinante, indolente. Dans cette sorte de jardin d’hiver depuis longtemps à l’abandon, la fête, organisée par Violetta (Lumineuse Judith Chemla), une belle et frêle jeune femme qui vit de ses charmes, bat son plein.

Pourtant, il semble peser sur l’ensemble une ombre morbide, lugubre, une ambiance de fin de monde. Pris dans les filets de cette gigantesque prison de tulle, les invités et les musiciens, sortis de la fosse pour l’occasion, s’amusent, se mélangent et se vautrent avec délice dans le stupre et le vice. Le confinement semble propice aux rapprochements, les hommes et les femmes se courtisent et s’embrassent. Certains se débattent, espérant sortir de cette infernale bacchanale pour mieux y replonger.

Le teint pâle, le regard ardent, l’hôtesse des lieux promène son ennui, ménageant, derrière un ton aimable et un sourire de façade, la riche et généreuse bienveillance de son dernier protecteur. Cette mécanique bien huilée s’enraye à l’arrivée impromptue du bel Alfredo (ténébreux Damien Bigourdan). Fils de bourgeois de province, il vient trouver la belle courtisane et lui déclarer son incandescente flamme. Touchée en plein cœur, Violetta, alias Marguerite Gautier, alias Marie Duplessis, fait tomber le masque, se laisse prendre au jeu de l’amour et abandonne ses anciennes pratiques.

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Derrière le voile de la maladie, derrière le carcan d’une société rigide, Violetta se débat pour aimer et survivre © Pascal Victor

Humaine, vibrante, elle se jette à corps perdu dans les bras du jeune homme. Ainsi, le temps d’un été, elle retrouve sa candeur d’antan, sa pureté virginale. Elle semble renaître au monde, rayonnante, éthérée et angélique. Malheureusement, son passé la rattrape. Le père d’Alfredo, soucieux des apparences, lui demande de renoncer à ce puissant amour pour l’honneur des siens. Se sachant malade, elle cède, la mort dans l’âme. Consumée par la tuberculose, elle s’étiole, abandonnée de presque tous.

En mêlant réalité et fiction, en s’inspirant de la vie de Marie Duplessis, courtisane dont fut amoureux Alexandre Dumas fils, et qui servit de modèle à La Dame aux camélias, Benjamin Lazar livre une Traviata, certes décalée, mais intense et poignante. S’affranchissant des codes de l’opéra, il nous entraîne au plus près de sa Violetta, une femme rare, simple, émouvante. Il nous semble entendre battre son cœur, s’accélérer sa respiration, devenir lourd son souffle et sentir la fragilité de son existence. On se laisse envoûter par ses murmures, ensorceler par son chant si pur, si cristallin. Loin d’être pesante et compassée, la mise en scène, est, au contraire, aérienne, vive. Elle coule, fluide, entremêlant les genres et les époques. Quelques digressions théâtrales, quelques boutades bien à propos, permettent un temps de reprendre notre souffle avant de replonger au cœur du drame et d’accompagner la lente agonie de l’héroïne. Entre rires et larmes, on est happé par le tourbillon de cette vie, si vibrante, si belle, si éphémère.

A chaque note, à chaque son, on ressent l’amour passionnel de Benjamin Lazar pour la partition de Verdi. En la débarrassant de certaines pesanteurs, il lui offre un écrin d’une rare beauté, d’une naturelle sobriété. Il libère sa force brute, son émouvante puissance et nous touche en plein cœur. S’il réussit ce prodige, c’est qu’il est magistralement assisté par Judith Chemla. Non contente d’interpréter le rôle-titre, elle est Violetta jusqu’au fond de son être. Elle est cette courtisane atteinte de consomption, cette amoureuse, libre, humaine, cette femme gracile qui traverse les siècles. Rayonnante, lumineuse, elle passe du parlé au chanté avec aisance et désinvolture. Elle vit, aime et se meurt avec la même force, la même sensibilité. Et surtout, de son timbre rare, limpide, éclatant, elle nous saisit, nous renverse avec une simplicité et une grâce infinie qui touche l’âme et fait pleurer les cœurs.

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Lumineuse, rayonnante, Judith Chemla est avec une aisance déconcertante La Traviata © Pascal Victor

Eblouissante, fascinante, loin d’éclipser le reste de la distribution, elle l’entraîne dans son sillage. A ses côtés, tous se révèlent brillants, éclatants. Sans partitions, les musiciens semblent jouer au débotté avec une virtuosité impressionnante. Certains s’amusent même à répondre aux comédiens par quelques notes tirées de leur instrument. L’ensemble, presque surréaliste, semble avoir été touché par la grâce et la félicité.

Ce qui touche dans cette libre adaptation de La Traviata, c’est la simplicité qui se dégage de ce spectacle hybride. Du décor minimaliste aux arrangements musicaux de Florent Hubert et Paul Escobar, tout est pur, naturel, à l’image de l’évanescente et incandescente Judith Chemla… En somme, un moment hors du temps à savourer avec délice, une émotion brute à saisir, un trouble intense à vivre sans attendre.

La Traviata – Vous méritez un avenir meilleur
Reprise
Théâtre des Bouffes du Nord
37bis, Boulevard de la Chapelle
75010 Paris
du 6 septembre jusqu’au 30 septembre 2017
du mardi au samedi 20H30
durée 2h environ

D’après La Traviata de Giuseppe Verdi
Conception Benjamin Lazar, Florent Hubert et Judith Chemla
Mise en scène Benjamin Lazar
Arrangements et direction musicale Florent Hubert et Paul Escobar
Avec Florent Baffi, Damien Bigourdan, Jérôme Billy, Renaud Charles, Elise Chauvin, Judith Chemla, Axelle Ciofolo, Myrtille Hetzel, Bruno Le Bris, Gabriel Levasseur, Sébastien Llado, Benjamin Locher et Marie Salvat

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