Emmanuel Besnault © Cédric Vasnier
Emmanuel Besnault © Cédric Vasnier
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Emmanuel Besnault, homme à fables

Des Halles au Petit Louvre, du drame intime de Frédérique Voruz aux aventures vaudevillesques de Fradinard concocté par Labiche, le metteur en scène et comédien carpentrassien impose un style pluriel, un jeu survolté et une présence éclatante. 

Quel est votre premier souvenir d’art vivant ? 
Est-ce vraiment de l’art, je n’en suis pas sûr, mais la première chose qui me vient à l’esprit, c’est sans doute la veillée aux flambeaux de la nuit de Pâques, lorsque j’étais enfant. J’ai été élevé dans la religion catholique, et ce genre de grandes cérémonies a forcément nourri mon goût du sacré, du symbolique, de la mise en scène, des costumes, de la lumière… Du spectaculaire finalement. Le théâtre était déjà là.

Le grand jour de Frédérique Voruz © Antoine Agoudjian
Le Grand Jour de Frédérique Voruz © Antoine Agoudjian

Quel a été le déclencheur qui vous a donné envie d’embrasser une carrière dans le secteur de l’art vivant ? 
Après avoir essayé en vain de m’intéresser au foot, au tennis puis au judo comme activité extra-scolaire, ma mère finit par me traîner de force dans un cours de théâtre. J’ai 10 ans, et je comprends tout à coup que la scène est un endroit où je peux être pleinement moi-même. C’est une révélation indiscutable et douce, plus comme une évidence que comme un foudroiement. Plus tard, à l’adolescence, j’ai reçu des chocs esthétiques qui m’ont sans doute marqué à vie sans que je le réalise sur l’instant : Pommerat m’a fait comprendre l’exigence visuelle et la force de la situation, les 26000 Couvert l’audace joyeuse et le plaisir de ne pas être là où on nous attend, Le Footsbarn Théâtre le sens de la troupe et la beauté des tréteaux…

Qu’est-ce qui a fait que vous avez choisi d’être comédien et metteur en scène ?
Il n’y a jamais eu un jour précis où je me suis dit « je serai comédien ! », j’ai simplement laissé le théâtre prendre de plus en plus de place dans ma vie, jusqu’à devenir ma vie. Et mon métier. Je reçois mes premiers cachets de comédien quand je suis encore au lycée : je travaille au théâtre du Chêne Noir à Avignon, et le fait qu’on puisse me payer pour faire ce que j’aime le plus au monde me parait d’abord surréaliste. Un peu plus tard, à 19 ans, un texte de Laurent Gaudé me transperce et j’éprouve le besoin de concrétiser toutes les images qu’il a provoquées en moi : je veux le mettre en scène. On me dit alors que pour mettre en scène, il faut une compagnie. Je crée L’Éternel Été en 2010, dans une innocence et une joie pures, sans imaginer un instant que cette compagnie deviendrait l’essentiel de mon travail – et de ma vie.

Le premier spectacle auquel vous avez participé et quel souvenir en retenez-vous ?
Je dois avoir 7 ou 8 ans, et je joue le rôle de Saint François d’Assise dans un spectacle qui retrace sa vie. Au moment où je dis « Je reconstruirai cette église ! » le décor derrière moi (un drap peint tendu entre deux bambous) s’écroule. Avec du recul, cet épisode est plein de leçons : peu importe combien de temps tu as répété, l’instant présent sera toujours plus fort que toi ; l’accident peut être plus riche que ce qui était prévu et même plus apprécié par le public ; et il vaut toujours mieux faire appel à des professionnels compétents pour construire tes décors. 

Un Chapeau en Italie d'Eugène Labiche © Philippe Hanula
Un Chapeau en Italie d’Eugène Labiche © Philippe Hanula

Votre plus grand coup de cœur scénique ?
La liste des derniers spectacles qui m’ont bouleversé et passionné pourrait être très longue : Niquer la fatalité d’Estelle MeyerCavalières d’Isabelle Lafont, Fraternité, conte fantastique de Caroline Guiela Nguyen, Je vis dans une maison qui n’existe pas de Laurène Marx, Songe à la douceur de Justine Heynemann, Ceci est mon corps d’Agathe Charnet, Illusions perdues de Pauline Bayle, Sept Minutes de Maëlle PoésyHors la loi de Pauline Bureau, Fuck me de Marina OteroLalalangue de Frédérique Voruz… Sans oublier les spectacles d’Eva Rami avec qui j’ai la joie de collaborer. 

Quelles sont vos plus belles rencontres ?
En tant que comédien, j’ai eu une chance immense dont je ne me remets toujours pas : celle d’avoir travaillé avec deux des metteurs en scène qui avaient le plus marqué mon adolescence, Olivier Py et Wajdi Mouawad. En tant que metteur en scène, absolument chaque personne avec qui j’ai travaillé a été une rencontre très importante. Je mets un temps fou avant d’arrêter un choix et de proposer quelque chose à quelqu’un, c’est toujours un engagement humain sur le long terme. L’Éternel Été est né dans un esprit de troupe très fort. Je n’oublierais jamais ce que je dois à l’engagement de tous ces comédien.nes et technicien.nes avec qui nous avons déplacé des montagnes.

En quoi votre métier est essentiel à votre équilibre ?
La distinction entre mon métier et ma vie est un grand flou que j’affectionne. Je pense que je n’arriverais pas à compter mes heures et aller travailler tous les jours au même endroit. Une des choses que j’aime le plus dans ma vie, c’est qu’aucune semaine ne ressemble à une autre, je suis toujours dans des endroits différents, avec des équipes différentes, à travailler sur des projets différents dans des contextes très différents, et en plus pas toujours au même poste ! Selon les jours, je peux être administrateur, ou diffuseur, ou producteur, ou scénographe, ou pédagogue, charger un camion, réparer un costume, mettre en page un flyer, préparer un dîner pour mon équipe, envoyer des milliers de mails et boire beaucoup de cafés avec beaucoup de gens… « Mettre en scène » est une activité bien mystérieuse qui recouvre en fait un nombre incalculable d’actions indispensable à une seule chose : faire exister son spectacle. Finalement, quand je suis seulement comédien, ce sont presque des vacances ! C’est facile d’être comédien : arriver à l’heure, savoir son texte et être de bonne humeur. J’exagère bien sûr, mais en tous cas être d’un côté ou de l’autre selon les projets, cela m’aide énormément à comprendre les choses et cultiver l’empathie, qui est, à mon avis, indispensable à nos métiers.

Fantasio d'Alfred de Musset, Mise en scène d'Emmanuel Besnault © Andreas Eggler
Fantasio d’Alfred de Musset, Mise en scène d’Emmanuel Besnault © Andreas Eggler

Qu’est-ce qui vous inspire ?
Les auteurs, les autrices. J’ai une passion et une admiration sans bornes pour les personnes qui arrivent à maîtriser les mots pour les capturer sur une page tout en ouvrant des horizons immenses.  Que ce soit comme comédien ou comme metteur en scène, j’ai un besoin vital de leur travail ! C’est presque toujours le texte qui est premier à la naissance d’un projet, et pour l’instant je n’arrive pas à écrire moi-même. Ou plutôt je pense toujours qu’il y a suffisamment de textes sublimes à monter qui me parlent déjà parfaitement pour ne pas avoir besoin que les mots aussi viennent de moi. J’adore que mes spectacles parlent de moi sans être de moi. 

À quel endroit de votre chair, de votre corps situez-vous votre désir de faire votre métier ? 
Je crois que c’est quelque chose qui part du ventre et qui vient exploser dans la poitrine. Ça résonne dans la cage thoracique et ça élargit le cœur. Jouer dans un spectacle, autant que créer un spectacle, est une responsabilité énorme, écrasante, dont il faut avoir conscience à chaque instant. Se tenir là, debout, devant des gens qui se sont rassemblés, qui ont payé et qui se sont déplacés pour venir t’écouter… Qu’est-ce qu’on donne à voir ? Qu’est-ce qu’on fait entendre ? C’est forcément politique ! En ce moment avec L’Éternel Été, nous jouons deux spectacles qui sont quasiment aux opposés, mais qui me paraissent tous les deux indispensables : L’État de siège de Camus, qui propose une réflexion très directement politique, à propos de la montée du totalitarisme grâce à l’instrumentalisation de la peur ; et Un Chapeau de paille d’Italie de Labiche, un pur divertissement complètement déjanté, qui prône le pouvoir de l’imagination et l’importance de ne pas perdre son âme d’enfant… Deux propositions très tranchées qui espèrent répondre chacune à leur manière à cette responsabilité.

Avec quels autres artistes aimeriez-vous travailler ? 
Je rêve de travailler avec Simon Falguières, Jean-François Sivadier, Jean Bellorini et Jean-Christophe Dollé. Ce sont quatre metteurs en scène dont j’adore toujours les spectacles et dont j’admire le talent. J’ai l’impression de me reconnaître dans leur rapport au texte, leur sens de l’équipe, leur façon de faire théâtre… Si jamais ils lisent ces lignes, qu’ils sachent que je me mettrai au service de leur travail avec un appétit sans limites.

La Tempête de William Shakespeare, mise en scène d'Emmanuel Besnault © Fabienne Rappeneau
La Tempête de William Shakespeare, mise en scène d’Emmanuel Besnault © Fabienne Rappeneau

À quel projet fou aimeriez-vous participer ? 
Il y a quelque temps, avec trois amis, nous nous étions réunis pour plusieurs séances de travail et de réflexion autour de ce que nous avions appelé « le théâtre idéal ». Il s’agissait de rêver, le plus concrètement possible, à ce que nous ferions si on dirigeait collégialement un théâtre public. Je pense que c’est ça le projet fou auquel j’aimerais participer : la direction d’un lieu, en ayant conscience de tout ce que ça implique. Quand j’entends Vincent Macaigne dire qu’il ne peut plus travailler en dessous d’un million de budget, Stéphane Braunschweig qui quitte l’Odéon parce qu’il n’a plus les moyens de travailler dans de bonnes conditions, ou encore Ariane Mnouchkine qui appelle les artistes à se taire, j’ai envie d’hurler. Pour qui fait-on du théâtre ? A quel moment se retrouve-t-on déconnecté de la réalité ? Heureusement des voix comme celles d’Emmanuel Meirieu, Gérard Watkins ou David Bobée, pour ne citer qu’eux, redonnent espoir dans le pouvoir de l’engagement et la capacité de notre travail à agir positivement sur le monde.

Si votre vie était une œuvre, quelle serait-elle ? 
Parfois j’aimerais parler comme les personnages de Claudel et vivre dans des tableaux de Klimt… 


Festival Off Avignon 2024
Un Chapeau de paille d’Italie d’Eugène Labiche
Théâtre du Petit Louvre – Chapelle des Templiers
23 Rue Saint-Agricol
84000 Avignon
à 11h50 du 29 juin au 21 juillet 2024 – relâches 1, 8, 15 juillet
2024
Durée 1h15

Mise en scène d’Emmanuel Besnault et Benoit Gruel
Avec Guillaume Collignon, Victor Duez, Sarah Fuentes, Mélanie Le Duc, Emmanuel Besnault

Moi Vivante de Marie-Hélène Goudet
Théâtre des Barriques
8 rue Ledru-Rollin
84000 Avignon
 à 12h50 du 3 au 21 juillet 2024 – relâches les 9 et 16 juillet 2024

Durée 1h05

Mise en scène d’Emmanuel Besnault
avec Marie-Hélène Goudet

Le Grand Jour de Frédérique Voruz
Théâtre des Halles
Rue du Roi René
84000 Avignon
à 14h00 du 29 juin au 21 juillet 2024 – relâches les mercredis 3, 10 et 17 juillet
2024
Durée 1H25

mise en scène de Frédérique Voruz
Avec Anaïs Ancel, Emmanuel Besnault, Victor Fradet, Aurore Frémont, Sylvain Jailloux, Rafaela Jirkovsky, Eliot Maurel, Frédérique Voruz

Les Fourberies de Scapin de Molière
Reprise, 400e
Théâtre Lepic
1 avenue Junot
84000 Avignon
à partir du 28 septembre 2024

Mise en scène d’Emmanuel Besnault
Avec la troupe de l’Éternel Été

Fantasio d’Alfred de Musset
en tournée toute la saison

Mise en scène d’Emmanuel Besnault
Avec Benjamin Migneco ou Antoine Prud’homme de la Boussinière, Victor Duez, Elisa Oriol, Deniz Turkmen, Manuel Le Velly

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