Le phénomène Marina Otero

Marina Otero @ Nora Lezano

Après avoir enflammé le Théâtre de la Ville avec sa sulfureuse pièce Fuck me, la chorégraphe argentine, basée à Madrid, fait une tournée triomphale dans toute l’Europe. Rencontre avec une artiste phénomène, qui n’a décidément pas froid aux yeux. 

Qu’est-ce qui vous a donné envie de danser, puis d’en faire votre métier ?

Marina Otero : En réalité, je ne l’ai presque pas choisi. Cela m’accompagne depuis ma naissance. Ma mère était danseuse et comme elle n’avait nulle part où me laisser, elle m’emmenait partout avec elle. Ainsi depuis que je suis bébé, que ce soit dans mon couffin, mon landau ou ma poussette, j’ai toujours assisté aux cours qu’elle donnait et qu’elle suivait. J’ai donc grandi en observant ses faits, ses gestes, sa manière de se mouvoir. Logiquement, je danse depuis que je suis enfant et ma relation avec cette pratique a quasiment commencé in utero. Contrairement à l’image que je peux renvoyer aujourd’hui, petite, j’étais très timide, j’avais un problème avec le langage. Je ne parlais que très peu, Je n’aimais pas ma voix. C’était très difficile pour moi de communiquer avec les autres, alors la danse était ma façon de m’exprimer, la seule chose à laquelle j’avais accès. Je ressentais beaucoup de choses à travers mon corps, mais j’étais dans l’incapacité de traduire ces sensations en mots. Je crois que si la danse a été aussi importante dans ma construction en tant que femme et qu’artiste, c’est qu’elle est intrinsèquement liée à ma manière de dialoguer avec l’autre. Comme je le raconte dans Fuck me, j’ai toujours monté des chorégraphies à l’école, avec mes cousines, un peu partout où c’était possible. Déjà, petite, pour moi la danse c’était déjà un métier, ma façon de faire face à la réalité. Une grande partie de mon temps libre consistait à créer des chorégraphies, monter de courts spectacles, imaginer un public, et penser que mon travail pouvait être vu ou du moins remarqué par des adultes. De toute évidence le métier était en gestation déjà dans mon enfance et le passage à l’étape professionnelle s’est finalement construite naturellement au fil du temps par le jeu.

Qu’est ce qui a fait que vous avez décidé de monter vos propres spectacles ?
Fuck me de Marina Otero © Marco Roa

Marina Otero : En tant qu’interprète ou comme danseuse, j’ai toujours eu l’impression d’être un poisson hors de l’eau, pour ainsi dire. Comme si j’étais en décalage soit à cause de ma morphologie ou de l’impossibilité d’être, d’avoir une technique d’une certaine manière, ou le type de danseuse dont on avait généralement besoin. Comme toujours je m’efforçais, mais j’ai toujours eu l’impression qu’il y avait une autre voie pour moi que je ne découvrais pas. Et puis je me suis toujours sentie brisée comme s’il y avait quelque chose dans la technique que je devais rompre d’une manière ou d’une autre pour me sentir plus fidèle à moi-même. Alors face à ce sentiment d’inadaptation, Je me suis enfermée dans un studio afin de voir si je pouvais produire un spectacle, créer quelque chose. J’ai commencé par imaginer un solo, qui était pour moi un peu comme un passage obligé pour grandir, évoluer, affirmer mon style, ma marque de fabrique. C’est de cette manière qu’est né ma première Andréa, qui entremêle l’histoire d’une prostituée qui a été retrouvée morte et ma propre histoire. À partir de ce moment-là, créer est devenu un travail addictif. 

Tous vos spectacles sont autobiographiques avec une part de fiction. Comment passe-t-on de la réalité de la vie au plateau ? 

Marina Otero : Tous mes spectacles, comme vous le dites, sont autobiographiques avec une part de fiction. Je pense que la seule chose qui nous fait dire que la réalité transcende le territoire de la fiction, c’est le temps et la construction ou la construction dans le temps, lorsque le présent est en quelque sorte déformé par la traduction physique ou littérale du texte. Mais il y a une traduction, il y un traitement, il y a une poétisation de cette réalité vers ce passage du présent au futur. Bien que l’œuvre reste, après coup, comme un présent perpétuel, c’est à dire l’œuvre finit toujours par être en quelque sorte la même qui est répétée et représentée mais elle incarne quelque chose du passé. Je pense donc que ce qui donne la fiction à cette réalité est le processus dans lequel il y a une perte du réel, il y a un traitement… la réalité ne prend pas le dessus mais plutôt elle construit la fiction.

Quels sont les moyens mis à disposition pour créer en Argentine ? 
Fuck me de Marina Otero © Ale Carmona

Marina Otero : C’est le théâtre indépendant, le désir d’un groupe de personnes qui se réunissent pour créer une pièce. C’est la seule chose qui, en quelque sorte, démarre un projet en Argentine, sachant qu’il est très, très difficile de construire une œuvre. Il y a évidemment quelques moyens, des subventions pour le théâtre, pour la danse, mais ils donnent très peu d’argent. Il y a très peu d’espaces officiels et il y a beaucoup de théâtres indépendants qui sont pour ainsi dire ceux qui génèrent l’espace pour créer. 

Le point de départ de Fuck me est une blessure grave. Le spectacle a-t-il agi comme thérapie ?

Marina Otero : Dans une certaine mesure les œuvres, pour moi, fonctionnent comme une thérapie sans qu’elles aient l’objectif de faire thérapie. Plus précisément les événements des thèmes qui sont abordés ont presque toujours à voir avec la douleur, pas seulement dans Fuck me mais dans presque toutes les œuvres. Le cas Fuck me est un cas de douleur physique spécifiquement, mais en général toutes parlent de la douleur, de la violence de l’autoflagellation, etc.
Chaque œuvre, d’une certaine façon, a transformé quelque chose en moi. Mais pour moi il est important de ne pas leur donner cette pression, quand je commence à travailler, j’essaie de construire une œuvre pour un autre pour pouvoir transformer une douleur personnelle en une douleur universelle. Plus exactement, je dirais que je m’efforce de créer une catharsis universelle ou une idée de donner quelque chose à quelqu’un, aux spectateurs, même si je suis consciente que tout le monde ne peut pas le recevoir.

Il y a beaucoup de violence dans votre écriture. D’où vient-elle ? Que signifie-t-elle ?
Fuck me de Marina Otero © Maca de Noia

Marina Otero : Ça vient de mon enfance simplement, je suis née dans un milieu brutal, avec beaucoup de violence. Et qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie toujours de ne pas savoir vivre sans cette violence, et je préfère l’emmener à la fiction que de la garder avec moi dans ma réalité. Je préfère l’enlever de la réalité, la diriger, savoir la gérer.

Dans Fuck me, Vous inversez les rôles. L’homme est objet. C’est assez fort. Comment est née l’idée ?

Marina Otero : Une idée ne fait pas que surgir, mais elle commence dans le corps, dans une envie de renverser la vapeur, car dans l’autre sens, je me suis toujours sentie comme une opprimée par rapport aux hommes. Je me sens crucifiée en tant que femme et je le vois aussi chez les autres femmes, pas seulement en moi. Alors naît le sentiment de vengeance, d’abord, pour rendre justice à ce que la vraie vie ne peut pas, ensuite, dans la fiction, je prends ce rôle de la domination et de la manipulation vis à vis des hommes, alors que dans le quotidien cela a toujours été l’inverse.

Dans Love me, deuxième volet de ce diptyque, vous êtes seule en scène. Vous ne parlez pas. Tout l’inverse de Fuck me. Comment l’avez-vous imaginé ? 
Love Me  de Marina Otero © Frédéric Rouverand

Marina Otero : Love me émerge au milieu de la pandémie, dans l’enfermement, dans la clandestinité, en me réunissant avec Tato, mon ami, Martin Flores Cárdenas, le co-créateur et le co-directeur de ma compagnie. Cela se présente aussi comme la manifestation d’un refus d’être seule et en même temps le besoin de créer quelles que soient les circonstances, même dans la plus grande des solitudes. Nous avons donc commencé à nous réunir secrètement avec Martin, car il n’était pas possible de se retrouver officiellement. Et on a commencé à évoquer la possibilité de faire un solo. Ce fut la première étape de Fuck me. Mais très vite, suite à mon opération du dos, je ne pouvais plus bouger. Il a fallu du coup réfléchir à d’autres solutions. C’est à ce moment que les danseurs sont arrivés sur le projet. Mais j’avais toujours en tête l’idée d’un solo. Je voulais être sur scène, mais avec une œuvre différente de ce que je fais d’habitude. Alors que ma voix est omniprésente dans chacun de mes spectacles, j’ai eu l’envie de créer un objet théâtral sans ma voix. Avec Martin, nous avons donc réfléchi à un moyen de faire entendre mes pensées sans que le moindre son sorte de ma gorge. Ainsi est né Love me

Vous avez quitté l’Argentine pour l’Espagne. Est-ce plus simple d’y créer ?
Love Me de Marina Otero © Mariano Barrientos

Marina Otero : Je dirais que j’ai quitté l’Argentine pour être plus près de tout. C’est pourquoi j’ai choisi l’Espagne. Madrid ressemble beaucoup à Buenos Aires et c’était aussi pour moi plus facile, car il n’y avait pas la barrière de la langue. En réalité je bouge beaucoup, surtout en Europe, alors c’était plus facile de commencer à créer ici. Et puis, en pense qu’en Argentine, j’étais arrivée à une limite, notamment au niveau de la production. Cela devenait trop compliqué. J’avais besoin de retrouver une forme de liberté par rapport à la création sans penser aux contraintes financières. Produire un solo était devenu presque impossible, alors je me suis décidée à venir ici pour être plus près du bouillonnement culturel et artistique européen. J’ai le secret espoir que ce soit un brin plus facile ici.

Quels sont vos autres projets ? 

Marina Otero : J’ai un nouveau projet que je viens de commencer mais je préfère ne pas en parler à ce stade parce que je commence toujours avec une idée mais elle change au fur et à mesure du processus créatif. Je resterai donc vague pour l’instant.

Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore et traduit par Marie-José Lecerf

Fuck me de Marina Otero
Du 1er au 2 décembre 2022 au théâtre des Tanneurs à Bruxelles
le 8 décembre 2022 au Théâtre des Salins à Martigues

Love me de Marina Otero

Crédit portrait © Nora Lezano
Crédit photos © Marco Roa, © Ale Carmona, © Maca de Noia, © Frédéric Rouverand & © Mariano Barrientos

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