Illusions perdues, Pauline Bayle au plus près de l’âme balzacienne

Au théâtre de la Bastille, Pauline Bayle magnifie l’œuvre de Balzac, lui insuffle vie avec ingéniosité et profondeur. S’emparant à bras le corps du roman fleuve du célèbre auteur de la Comédie humaine, l’épurant jusqu’à l’os, elle signe une adaptation lumineuse de cette fresque magistrale que porte cinq comédiens virtuoses. 

La grande salle du Théâtre de la bastille semble bien petite, comme coupée en deux par un rideau de tulle noir. Des coulisses, une silhouette longiligne, androgyne, s’extrait. D’une voix claire, légèrement grave, elle récite avec une vibrante sincérité des vers de son cru. Derrière le visage pâle et les longs cheveux roux de l’incroyable Jenna Thiam, s’esquisse la naïve et ingénue personnalité de Lucien Charon de Rubempré, un jeune poète angoumoisin qui rêve de gloire et de reconnaissance.

Ring sociétal

Illusions perdues d'Honoré de Balzac. Mise en scène de Paulin Bayle © Simon Gosselin

Entraîné par sa maîtresse (détonante Hélène Chevallier), une comtesse provinciale pleine d’ambition, le jeune homme quitte sa famille pour Paris. Alors que le monde semble s’ouvrir à lui, l’immense cloison de tissu translucide libère l’espace et révèle la scénographie quadri-frontale imaginée par Pauline Bayle. En arrivant à la capitale, Lucien entre dans un ring, celui des apparences, des faux semblants, des compromissions. Encore pétri d’illusions, il doit faire face à l’abandon de sa bien-aimée, à la violence d’une société où tout est quasiment joué d’avance. N’ayant que sa plume comme seule arme, après avoir laissé derrière lui son innocence angélique, il se fait un nom, une place. Reniant un à un ses principes, il devient un journaliste encensé, redouté. Mais attention plus l’ascension est rapide, plus dure sera la chute. 

Une adaptation resserrée, brillante

Illusions perdues d'Honoré de Balzac. Mise en scène de Paulin Bayle © Simon Gosselin

Il en fallait du courage, de la volonté et de l’acuité pour adapter à la scène, l’un des plus longs romans de La Comédie humaine, riche de 700 pages et de plus de 70 personnages. Publié en trois volumes entre 1837 et 1843, Illusions perdues est considéré par de nombreux spécialistes comme le chef d’œuvre de Balzac, tant par son écriture que par sa fine analyse de la société bourgeoise et ambitieuse de la fin du XIXe siècle, par son regard acerbe sur le monde de l’édition de l’époque. Mais, la jeune Pauline Bayle, dont l’Iliade et l’Odyssée lui ont valu un franc succès public et critique en 2017 et 2018, a cette sorte de talent unique, cette capacité à tailler dans le vif, à épurer, à voir l’œuvre dans son entièreté, pour la condenser, la réduire à l’essentiel sans rien perdre de sa force, de sa puissance littéraire. En se concentrant surtout sur la deuxième partie du roman, Un grand homme de province à Paris, la metteuse en scène fait écho au monde d’aujourd’hui et précipite ses comédiens – lumineuse Charlotte Van Bervesselès, épatante Hélène Chevallier, admirable Guillaume Compiano, remarquable Alex Fondja, extraordinaire Jenna Thiam et la participation de Viktoria Kozlova en alternance avec Pauline Bayle – , tous excellents, dans le vif de l’action. 

Une pièce sans artifice

Illusions perdues d'Honoré de Balzac. Mise en scène de Paulin Bayle © Simon Gosselin

Ciselant les dialogues, resserrant les échanges au juste nécessaire, Pauline Bayle donne à l’œuvre fleuve, une dynamique, une rythmique qui captive et fascine. Les 2h30 de la pièce passe en un clin d’œil, aucun temps mort ne vient en perturber la fluidité, l’intelligibilité. Avec peu, une scène nue et juste cinq comédiens, elle fait vibrer le récit balzacien, lui insuffle une dimension épique, feuilletonesque. « Dégenrant » l’œuvre comme elle l’avait déjà fait pour sa proposition homérique, elle capte l’air du temps, celui d’hier autant que celui d’aujourd’hui. Elle fait de cette critique sans concession d’un monde de codes, d’apparences et de manipulations, un délectable spectacle, une savoureuse gourmandise d’intelligence et de finesse.

Du talent à revendre

En conjuguant savamment passé et présent, en stimulant l’imaginaire du spectateur qui derrière le vide, le néant, entrevoit un théâtre à l’italienne, une salle de rédaction, un hôtel particulier sur les Champs-Élysées, Pauline Bayle signe une œuvre flamboyante, du grand et beau théâtre. Tout simplement, époustouflant !

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Les Illusions perdues d’après Honoré de Balzac
Spectacle créé le 9 janvier 2020 à la Scène nationale d’Albi. 
Théâtre de la Bastille

76, rue de la Roquette
75012 Paris
jusqu’au 16 octobre à 21h, relâche les dimanches 
Durée 2h30

Adaptation et mise en scène de Pauline Bayle assistée d’ Isabelle Antoine
Compagnie À tire d’ailes
Avec Charlotte Van Bervesselès, Hélène Chevallier, Guillaume Compiano, Alex Fondja, Jenna Thiam et la participation de Viktoria Kozlova en alternance avec Pauline Bayle
Scénographie de Pauline Bayle et Fanny Laplane
Lumières de Pascal Noël
Costumes de Pétronille Salomé́
Son de Julien Lemonnier

Crédit photos © Simon Gosselin

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