4 211 km, l’histoire perçante de l’exil

4 211 Km © Dimitri Klockenbring

Partant de son propre vécu, Aïla Navidi raconte l’histoire d’une famille iranienne qui a dû fuir son pays et trouver refuge en France. Ce spectacle d’une grande qualité narrative, est servi par une mise scène et une l’interprétation magnifique. À voir de toute urgence !

Lors de la révolution de 1979, de nombreux Iraniens courageux se sont battus contre la dictature du Shah. Rêvant à une démocratie, ils ont eu l’ayatollah Khomeiny et sa république islamique. Et depuis, plus rien ne va dans ce pays qui est l’un des plus anciens berceaux de la civilisation. Ils sont nombreux à avoir pris le chemin de l’exil. Mina et Fereydoun ont parcouru les 4 211 km qui séparent Téhéran de Paris. Et comme le dit Fereydoun : « Quand nous sommes partis, nous pensions que c’était pour 6 mois, ça fait 35 ans. » Ces mots résument bien l’histoire que nous raconte l’autrice.

Une fresque aux couleurs des souvenirs

On ne quitte pas son pays sans raison. Et lorsque l’on arrive autre part, il faut apprendre à composer entre sa culture et celle de la nation qui vous accueille. Il y a toujours accroché au cœur l’espoir d’un retour. Souvenez-vous de ces Russes blancs qui ont mis des années avant de défaire vraiment leurs valises. Certains choisissent de se fondre dans la masse, oubliant leurs racines, mais beaucoup continuent à maintenir ce qui fait leur identité culturelle. Leurs enfants apprennent souvent à faire avec les deux. C’est ce que fait la jeune Yalda.

4 211 Km © Dimitri Klockenbring

L’histoire commence le jour de la naissance de sa propre fille. Mina et Fereydoun arrivent à la maternité avec les usages de chez eux pour accueillir la nouvelle née. C’est joyeux et festif. Puis arrive Édouard, il a fait son devoir de père en allant déclarer sa gamine à la Mairie. Dans sa précipitation et avec l’aide de l’administration, il a oublié d’accoler le nom de famille de sa femme au sien. Cette dernière prend la nouvelle comme une trahison. Ce nom était important, parce qu’il est aussi un morceau de l’histoire familial qui va construire ce petit être. Alors, elle va raconter.

Une mise en scène au cordeau

Aïla Navidi déroule son histoire avec grand talent. Telles celle d’Ariane Mnouchkine, Wajdi Mouawad, Alexis Michalik, sa mise en scène s’inscrit dans une succession de tableaux où, dans un espace vide, la scénographie prend toute son importance. Ainsi l’on passe d’un lieu à un autre, d’une époque à une autre sans se perdre. Qu’il est beau ce tapis qui se soulève et devient une toile de fond, ces pétales noires, qui jonchent le sol, telles les roses d’Ispahan… Dans un récit, au rythme cinématographique, l’artiste expose la cartographie de tout ce qui a composé son histoire familiale et qui lui a permis de se construire.

Ces héros du quotidien

Comme on les aime Mina et Fereydoun. En aucun cas, ils ont baissé les bras, perpétuant la lutte pour qu’un jour leur pays connaisse la liberté. Ces deux éternels amoureux ont vu défiler le temps sans perdre l’espoir de parcourir, un jour, dans l’autre sens les 4 211 km. Ils le feront, mais dans une urne. Alexandra Moussaï est une admirable mère ! Tout dans son incarnation, quel que soit l’âge de son personnage, est d’une grande habileté. On lui connaissait bien des talents, mais là, elle nous a surpris et totalement séduite. Dans le rôle du père, Florian Chauvet possède la force et la tendresse nécessaire à cet homme qui ne lâcha jamais rien.

L’identité est le fruit de mille et une choses
4 211 Km © Dimitri Klockenbring

La pièce aborde aussi le sujet de l’intégration, de la double appartenance culturelle. Yalda se balade entre ces deux mondes. Celui de sa famille de héros qui ne se plaignent pas, de sa maison, où l’on parle farsi, mange, vie et respire à l’iranienne, mais aussi de la société française dans laquelle elle cherche sa place. Le fait que ce soit elle qui porte la narration, apporte une distanciation qui ouvre sur un questionnement universel. Olivia Pavlou-Graham, dont le père est Grec et la mère Néo-Zélandaise, a fort bien su donner les couleurs aux questionnements de son personnage. D’une justesse émotionnelle, son interprétation est remarquable.

Un esprit de troupe au service d’une histoire bouleversant

Benjamin Brenière, Sylvain Begert et Aïla Navidi incarnent plusieurs rôles, dont celui de l’époux français, de meilleur ami de la famille et du grand-père, et de la tante restée au pays. Ils sont bien évidemment excellents dans ces jeux multiples. L’esprit de troupe règne et nous emporte.

Évidemment, on songe aux Poupées persanes d’Aïda Asgharzadeh. Ce spectacle, mis en scène par Régis Vallée, a connu un grand succès aux Béliers, en Avignon cet été et à Paris, cet automne. Les deux spectacles se répondent en miroir, offrant deux visions de l’immigration iranienne. Et au vu de ce qui se passe en ce moment en Iran, il est plus que nécessaire, c’est même un devoir d’utilité public et humain, d’aller applaudir ce magnifique et bouleversant spectacle.

Marie-Céline Nivière

4 211 km, texte et mise en scène d’Aïla Navidi.
Théâtre de Belleville
16 passage Piver
75011 Paris.
Du 8 au 31 janvier 2023.
Lundi et mardi 21h15, dimanche 20h.
Durée 1h30.

Assistante à la mise en scène Laetitia Franchetti
Avec Sylvain Begert, Benjamin Brenière, Florian Chauvet, Alexandra Moussaï, Aïla Navidi, Olivia Pavlou-Graham
Scénographie de Caroline Frachet
Création Lumière de Gaspard Gauthier
Création sonore et vidéo d’Erwann Kerroch.

Crédit photos © Dimitri Klockenbring

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