Olivier Cadiot fait entrer Le Roi Lear au Français

Olivier Cadiot © P. O. L.

Après avoir participé à l’adaptation de La Nuit des rois, la première incursion de Thomas Ostermeier à La Comédie-Française, l’auteur collabore à la nouvelle aventure du metteur en scène allemand en (re)traduisant Le Roi Lear, qui entre enfin au répertoire de Français. Une immense tâche, dont il nous confie les étapes.

Comment vous et Thomas Ostermeier vous êtes-vous connus ?

Olivier Cadiot : Nous nous sommes rencontrés à Avignon lorsqu’il était artiste associé au Festival en 2004, chacun étant attiré par le travail de l’autre. La première fois, nous avons travaillé sur une pièce d’Ibsen. Et puis, de pièce en pièce, nous avons continué, avec Tchekhov, puis avec Shakespeare…

Comment travaillez-vous ensemble ?

Olivier Cadiot : Avec beaucoup de souplesse, c’est un rapport très léger, plutôt intuitif, qui n’a pas besoin de longues explications.

Comment fixez-vous votre « champ opératoire » quand vous travaillez ?

Olivier Cadiot : Qu’il s’agisse de La Nuit des rois, du Roi Lear ou de La Mouette de Tchekhov que je retraduis à nouveau pour lui, je ne fais pas une adaptation mais bien une traduction, la plus exacte possible. Je fournis un matériau de travail au metteur en scène, je ne livre pas une pièce.

Comment avez-vous procédé pour ce Roi Lear ?
Le Roi Lear de Shakespeare - Mise en scène de Thomas Ostermeier - © Jean-Louis Fernandez, coll Comédie-Française

Olivier Cadiot : Je me suis reporté au texte original, bien sûr, ainsi qu’aux éditions savantes : j’ai traduit intégralement. À partir de cette matière, Thomas Ostermeier a fait son travail d’homme de théâtre, c’est-à-dire qu’il a adapté le texte que je lui ai donné, le coupant, l’allongeant par endroits, insérant des improvisations. Pour ma part, je me suis exclusivement concentré sur la traduction, rien d’autre, sans la pression d’un objectif de mise en scène. 

Donc les ajouts, comme la grande tirade d’Edmund joué par Christophe Montenez sur l’astrologie, ce n’est pas de votre fait ?

Olivier Cadiot : Pas du tout, je n’ai rien ajouté, j’ai traduit et traduit seulement. De même, je n’ai rien retranché et les personnages présents chez Shakespeare le sont dans ma traduction. 

Traduire Shakespeare, c’est un sacré enjeu tout de même…

Olivier Cadiot : C’est la quatrième pièce que je traduis de Shakespeare : il y a eu La Nuit des rois mise en scène par OstermeierRichard III pour Marcial di Fonzo Bo qui reprenait la mythique mise en scène de Matthias Langhoff de 1995, et en ce moment je traduis Le Songe d’une nuit d’été pour Marcial di Fonzo Bo. Cette intensité de traduction est formidable et influence mon travail d‘auteur. S’en dégage une grande puissance de vie qui m’aide à continuer d’écrire.

Comment établissez-vous votre plan de travail ? 

Olivier Cadiot : Traduire, et c’est un peu bête à dire, c’est lire au ralenti le même texte pendant six mois. Rien que l’exercice de la lecture en anglais est tellement lent que l’on s’enfonce dans la tête des personnages. Puis, tout doucement, par la force des personnages, la pièce se trame. La langue de chacun doit se faire entendre, et peu à peu, à force de lire, chacune se dégage plus fortement. Je commence alors à modifier pour l’un, l’autre, à reprendre, jusqu’à trouver ce qui me semble le niveau juste. Je reviens aussi souvent en arrière parce que ce retour me permet de faire une boucle et donc de rester continuellement en contact avec le flot du texte shakespearien, de sentir cette espèce de délié. C’est pour cette raison que je traduis en prose et pas en vers.

Ce choix entre prose et vers fait débat…

Olivier Cadiot : C’est une des premières choses que nous avons décidée Thomas et moi : c’est une question de fluidité, de diction. Il n’y a pas de vers français qui peuvent traduire le vers anglais. Si on essayait avec des octosyllabes, décasyllabes ou alexandrins, cela sonnerait très 19ème siècle. Pour rendre le côté poétique, la traduction devrait utiliser des outils anciens, ce qui rend le discours grandiloquent et provoque une sorte d’effet « Viollet-le-Duc » qui sonnerait faux.

Comment avez-vous procédé, dans ce cas-ci ?

Olivier Cadiot : D’une part, j’ai traduit en prose et d’autre part, je me suis appuyé sur la ponctuation, entre autres sur les fameux « grands tirets » qui indiquent que le personnage vit un moment particulier, qu’une décision, une direction se dessine. Cet effet agit comme un claquement qui donne une vivacité énorme au texte. La prose offre un accès aisé à l’histoire, les effets « sonores » de la ponctuation permettent d’accéder à un niveau plus complexe qui parle des sentiments. Mais au fond, ce n’est pas tant une affaire de lexique que de la syntaxe elle-même, ou plus exactement de la musculature de la syntaxe. Shakespeare pourrait être dit par un très grand chanteur de rap. En fait, il ne faut pas être interdit devant des mots incompréhensibles avec des syntaxes trop traditionnelles. Il faut remonter vers l’anglais, vers la brutalité du texte anglais, vers sa violence fantastique. 

Quelle a été votre plus grande surprise en traduisant Lear ? 

Olivier Cadiot : Pour remonter un peu dans le temps, le metteur en scène Ludovic Lagarde avait créé à Avignon en 2013, Lear is in the townFrédéric Boyer et moi avions co-traduit un grand extrait de Lear qui se trouve au centre de la pièce. Notre projet n’était pas de faire un nouveau Roi Lear mais de proposer un rapport nouveau à la traduction. Ça a été ma première expérience avec Shakespeare. Ce que j’ai pris de plein fouet, c’est la langue elle-même, et en particulier par le personnage du faux fou, celui d’Edgar. Ce fut l’ouverture à la langue anglaise pour moi : il y a tout ce qui vient après, Virginia WoolfJames Joyce… Et quand j’ai retravaillé sur Lear, cette fois seul, je me suis relié à cette frayeur devant la langue, je me suis remis en position de combat. C’était vraiment impressionnant à traverser. Comme une bataille, parce que c’est une épreuve devant la puissance des formulations qui sont tellement belles en anglais. Il faut sauter dans l’arène, prendre le tout à bras-le corps et se débrouiller pour que ça passe. C’est très dur mais aussi très amusant. Et enfin, ce combat est très différent de celui que je mène avec l’écriture.

Propos recueillis par Brigitte Hernandez

Le Roi Lear de William Shakespeare
Salle Richelieu
Comédie-Française
Place Colette
75001 Paris
Jusqu’au 26 février 2022
Durée 2h40 sans entracte

Crédit portrait © P. O. L.
Crédit photos © Vincent Poncet, Coll. Comédie Française

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