Dabert-Kirkwood, rencontre céleste

Le Firmament, Lucy Kirkwood, Chloé Dabert © Victor Tonelli

Au Centquatre, où elle est artiste résidente, la directrice de la Comédie de Reims, Chloé Dabert, fait honneur au Firmament, texte percutant de Lucy Kirkwood en forme de thriller juridique féminin et sombre.

Le ronronnement d’un drone hante le fond sonore de la pièce de Chloé Dabert, comme un moyen d’entretenir une ambiance tendue et fébrile tout au long de la pièce, mais aussi peut-être de rappeler le caractère fabriqué de cette parabole qui emprunte autant à l’histoire de l’Angleterre de la seconde moitié du XVIIIe siècle qu’à l’écriture cinématographique et sérielle contemporaine. Le parti-pris de la metteuse en scène de plonger ces femmes en costumes paysans d’un autre temps dans une tension électrique, voire électronique, s’avère efficace durant trois heures, et la pièce, bien que bavarde, déroule sans lasser le portrait choral de douze femmes choisies au hasard pour constituer le jury populaire qui décidera du sort d’une jeune femme accusée du meurtre d’une enfant.

Le Firmament, Lucy Kirkwood, Chloé Dabert © Victor Tonelli
La justice et le ménage

Circonscrivant l’utilisation de la vidéo à quelques séquences projetées, la pièce commence à écran tombé et plonge les spectateurs dans un ciel nocturne. La récurrence du motif céleste rappelle de manière ludique qu’un même ciel relie le présent et le passé — ainsi de la comète de Halley qui orbite au-dessus des têtes des protagonistes et dont le passage dans le ciel en 1759 n’est que le quatrième plus récent en date. Le rideau se lève. Scène de ménage sombre et crépusculaire : la jeune Sally Poppy rentre chez elle, la robe maculée d’un sang qui n’est pas le sien. Elle annonce à son mari qu’elle le quitte ; il la frappe. Écran. Un montage crescendo montre les douze ménagères au travail, chacune à sa tâche — savonner le linge, plumer le faisan, changer le bébé. Même si elles se détournent, tour à tour, de leur travail, répondant du regard à un appel ineffable, elles ne cesseront, tout au long de la pièce, d’être ramenées au concret de leurs vies et au labeur domestique qui les attend derrière les murs de cette pièce mal entretenue du palais de justice.

Revers des Douze hommes en colère qui donnaient leur titre à la pièce de Reginald Rose adaptée en 1957 par Sidney Lumet, ce jury féminin met en avant comment ces conditions matérielles interfèrent avec le devoir moral qu’Elizabeth Luke, l’une des protagonistes, exhorte tant bien que mal ses consœurs à respecter. La vie d’une femme est entre leurs mains, selon que le jury atteste ou non de la grossesse plaidée par l’accusée. Mais il y a aussi des poireaux à récolter dans le champ avant la tombée de la nuit, pour éviter d’être rouée de coups. L’examen de leur propre condition simultanément à l’exercice de ce pouvoir exceptionnel et circonscrit est au centre des discussions de la petite salle du palais de justice. Et dans cet espace sous pression, la violence se révèle dans des formes multiples, à la fois subie et perpétrée par les jurées elles-mêmes.

Le Firmament, Lucy Kirkwood, Chloé Dabert © Victor Tonelli
Autrice à suivre

L’écriture de Lucy Kirkwood, jeune autrice jusqu’alors peu jouée en France (et mise en scène simultanément par Éric Vignier dans Les Enfants au Théâtre de l’Atelier), impose dès les premières minutes du Firmament un style à la fois tranchant et poétique, avançant sur un fil tragi-comique avec une habileté et une vigueur remarquables. Mêlant, en version originale, les dialectes anglais du XVIIIe à une parole moderne, la pièce assume une part d’impureté qu’épousent au plateau les choix de Chloé Dabert. Servie par un bel ensemble de comédiennes et de comédiens (en premier rang, une Bénédicte Cerutti vibrante dans son rôle de protagoniste révoltée) et le décor froid de Pierre Nouvel, sa mise en scène épurée s’aventure parfois aux frontières du kitsch : voir comment Running Up That Hill de Kate Bush, tube baroque ravivé il y a peu par la série Stranger Things, s’invite dans cette Angleterre d’un tout autre temps. Mais c’est aussi dans ces débordements que la metteuse en scène honore la part ludique et joueuse présente dans le texte. Et donne ainsi corps à l’étrangeté d’un monde où la liberté est un lointain mystérieux, chaotique, céleste.

Samuel Gleyze-Esteban

Le Firmament de Lucy Kirkwood
Le Centquatre – Paris
5 Rue Curial
75019 Paris

Jusqu’au 8 octobre 2022
Durée 2h45 entracte compris

Tournée
Du 14 au 20 octobre à la Comédie, CDN de Reims
Du 9 au 19 novembre Théâtre Gérard-Philipe, CDN de Saint-Denis
Le 1er décembre au Parvis, Scène nationale de Tarbes
Les 10 et 11 janvier 2023 à la Scène nationale du Sud-Aquitain, Bayonne
Du 25 au 27 janvier au Quai, CDN d’Angers Pays de la Loire
Les 2 et 3 février à l’Espace des Arts, Scène nationale de Chalon-sur-Saône
Les 8 et 9 février à la Comédie de Caen, CDN de Normandie
Les 1er et 2 mars à la Comédie de Valence, CDN Drôme-Ardèche
Les 22 et 23 mars à la Comédie de Colmar, CDN Grand Est Alsace

Mise en scène : Chloé Dabert
Traduction : Louise Bartlett
Assistanat à la mise en scène : Virginie Ferrere
Collaborateur artistique : Sébastien Éveno
Scénographie, réalisation : Pierre Nouvel
Création costumes : Marie La Rocca  
Création lumière : Nicolas Marie  
Création son : Lucas Lelièvre  
Régie générale : Arno Seghiri  
Ateliers décors : Ateliers du Théâtre de Liège  
Ateliers costumes : Peggy Sturm, Magali Angelini, Bruno Jouvet et Élise Beaufort
Maquillage : Judith Scotto
Stagiaire assistante à la mise en scène : Mégane Arnaud
Stagiaires ateliers costumes : Marion Chevron, Camille Debas Gauharou, Cléo Pingigallo
Avec Elsa Agnès, Sélène Assaf, Coline Barthélémy, Sarah Calcine, Bénédicte Cerutti, Gwenaëlle David, Brigitte Dedry, Marie-Armelle Deguy, Olivier Dupuy, Andréa El Azan, Sébastien Éveno, Aurore Fattier, Asma Messaoudene, Océane Mozas, Léa Schweitzer et Arthur Verret

Crédit photos © Victor Tonelli

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