Le Menteur bien inspiré de Marion Bierry

Le menteur de Corneille @ Pascal Gely

Dans ce petit écrin qu’est le Poche Montparnasse, traversant les siècles, la comédie de Corneille mise en scène subtilement par Marion Bierry, nous parvient admirablement.

Les grands auteurs ne craignent ni l’usure du temps ni les petits arrangements que l’on peut faire avec leur œuvre. La pièce date du XVIIe siècle. Marion Bierry, par le choix de costumes (œuvre de Virginie Houdinière), transpose l’action à l’époque du Directoire (fin XVIIIe) et, par celui des musiques, à celle du XIXe siècle, avec un petit clin d’œil au XXe, par la présence du Revoir Paris de Charles Trenet. Cela fonctionne à merveille, car le sujet de la pièce de Corneille n’a pas d’âge. Elle est même toujours d’actualité. Car aujourd’hui, si le « mytho » a remplacé le mot menteur, cela reste la même chose !

Il faut boire jusqu’à l’ivresse sa jeunesse

Dorante vient de terminer ses études et se retrouve à Paris. Il a envie de dévorer la vie et surtout de connaître de grands émois amoureux. « L’amour est un grand maître, il instruit de tout ». Mais voilà, lorsqu’on débarque de sa province n’ayant à son actif aucun fait d’armes que celui d’avoir été un piètre élève, il faut trouver des idées pour attirer l’attention des filles ! Alors, il s’invente un passé glorieux militaire ! Un mensonge en amenant un autre, oubliant souvent qu’ « il faut une bonne mémoire après qu’on ait menti », il va s’empêtrer, déclenchant une série de quiproquos, de malentendus et de déconvenues. Et c’est très drôle !

Le menteur de Corneille @ Pascal Gely

Dorante est l’archétype même du « glandeur » qui se fie à sa verve et à son charme. C’est un petit voyou qui, du moment que cela sert ses intérêts et ses caprices, se moque de tout, de l’amitié comme du respect paternel. Il est « attachiant » ! Alexandre Bierry est formidable dans cet emploi de grand chenapan égocentrique. Ce comédien nous ravit à chacune de ses prestations. Son Dorante n’est pas si loin du Percinet des Romanesques de Rostand, rôle dans lequel, il était parfait. Ne manquez pas ses mimiques, ses regards perdus, ses sourires roublards ! De sa grande taille, il envahit l’espace et en joue. On adore !

Une distribution au diapason

Le reste de la distribution n’est pas en reste. Brice Hillairet est impayable dans le personnage d’Alcippe (et oui, ils avaient de drôle de prénom à l’époque !), l’ami outragé. Là aussi, chaque détail de son interprétation nous a régalés. Dans le rôle de Géronte, le père, Serge Noël, comme a son accoutumé, est d’une perfection attendrissante. Le passage, aux accents à la Don Diègue, dans lequel il déplore l’infamie de son fils, est irrésistible. Les charmantes Parisiennes de la Place Royale, à qui on ne la fait pas, sont incarnées avec esprit et charme par Anne-Sophie Nallino (Clarice) et Mathilde Riey (Lucrèce).

On a beaucoup de tendresse pour le personnage du valet, Cliton. Il est l’ancêtre du Sganarelle du Dom Juan de Molière. Il est effaré par la légèreté et l’inconstance de son maître. Tentant de le ramener à la raison, ses discours sont délicieux à entendre. Benjamin Boyer est extraordinaire. Avec sa bonhommie naturelle, il offre de belles nuances à l’homme du peuple dont Beaumarchais fera son héros. Il y a du Figaro dans ses propos et ses attitudes.

L’illusion comique

Marion Bierry a eu l’excellente idée de métamorphoser cette comédie classique en alexandrin, en théâtre musical. ses ajouts ne dénaturent en rien l’œuvre originale. Au contraire, ils l’allègent, marquent l’intemporalité de son sujet et accentuent le génie de l’auteur. Dans un esprit très XIXe, jouant sur le romantisme, les airs de Strauss, Offenbach…, s’appuyant sur le décor mouvant et efficace de Nicolas Sire, maîtrisant à merveille le plateau intime du lieu, la metteuse en scène déroule une ronde infernale qui nous emporte dans les folies de ce Menteur. Et sans mentir, c’est du très beau théâtre.

Marie-Céline Nivière

Le menteur de Corneille.
Poche Montparnasse
75 bd du Montparnasse
75006 Paris.

Du 1er septembre au 11 décembre 2022.
Du mardi au samedi à 21h, dimanche 15h.
Durée 1h20.

Adaptation et mise en scène de Marion Bierry.
Avec Alexandre Bierry, Benjamin Boyer (en alternance avec Thierry Lavat), Brice Hillairet, Anne-Sophie Nallino, Serge Noël, Mathilde Riey.
Décor de Nicolas Sire.
Costumes de Virginie Houdinière.
Lumières de Laurent Castaingt.
Assistanat à la mise en scène de Denis Lemaître.

Crédit photos © Pascal Gely

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