Alain Fromager, comédien artisan

Voix off du Chevalier Guibert, amant de Julie de Lespinasse au TNS, après avoir été le frère incestueux de Duras dans Eden Cinéma au Théâtre de la Ville, sous le regard généreux de Christine Letailleur, Alain Fromager fait partie de ces comédiens à la palette multiple, au verbe haut, au jeu plein de sensible. Présence intense, jeu ciselé, l’acteur engagé est aussi à l’aise devant les caméras que sur les plateaux de théâtre. Rencontre. 

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’être comédien ? 

Vu du Pont De Miller Mis en scène par Ivo van Hove © Thierry Depagne

Alain Fromager : C’est toujours une question singulière, car j’ai l’impression que c’est toujours des parcours de vie assez communs, mais aussi toujours très différents. Le plus souvent, et c’est mon cas, cela vient d’une envie, d’un désir, d’une rencontre avec les textes. Né dans une famille d’ouvriers, j’allais peu, pour pas dire jamais, au théâtre quand j’étais gamin. Comme beaucoup, j’ai découvert les grands auteurs de la littéraire française, mais aussi étrangère à l’école. Je me souviens d’un prof de Français, qui m’a donné ce goût des mots, de la prose, des récits. Sur mes bulletins, il avait d’ailleurs mis que j’étais doué pour le théâtre, que je devrais persévérer dans cette voie. Puis, j’ai continué mon chemin. À dix-sept ans, après une CAP en électromécanique, je suis rentré au télécom. Dix ans ont passé. Et un soir, dans un bistrot, un ami d’enfance, qui faisait de longues études, m’a convaincu de le rejoindre dans un atelier théâtre à Fontenay-sous-Bois, dirigé par Gilbert Vergnes, prof de philo à Créteil. Il y avait de tout, des danseurs, des chanteurs, des magiciens et bien sûr des comédiens. L’objectif était d’organiser des soirées cabaret où chacun improvisait. La première fois que j’y suis allé, j’ai lu La môme néant de Jean Tardieu. Il y a eu comme une évidence. J’ai su à ce moment-là que je voulais être acteur. On était dans les années 1980, je suis resté deux ans avec ce collectif, puis suis rentré à Florent. J’y ai rencontré Anne Brochet, qui fut longtemps ma compagne, et qui est devenu depuis une grande comédienne. Ensemble, nous avons tenté Nanterre, sans être reçus. Ce n’était pas grave, notre parcours, nous a permis de croiser aussi Emmanuelle DevosGilles CohenJosé Garcia et Denis Podalydès. C’était joyeux et très stimulant. C’est quand on y pense une sacrée génération d’artistes. 

Quels ont été vos premiers pas ? 

tel quel de Hofmann - Comédie des Champs Elysées © DR

Alain Fromager : Un des professeurs qui m’a formé, était Stephan Meldegg, qui dirigeait à l’époque le Théâtre de la Bruyère à Paris. On s’est très vite très bien entendus. Comme, grâce à Gilbert Vergne, j’avais été initié au théâtre politique, il m’a proposé d’être son assistant à la mise en scène de Largo Desolato de Vaclav Havel. Je n’ai pas hésité une seconde. J’étais encore au télécom, mais je me suis débrouillé. Tout s’est enchainé. Après en 1986, j’ai eu la chance de jouer dans mon premier spectacle à la Comédie des Champs-Élysées. C’était dans Tel quel de William M. Hoffman, mis en scène par Gérard Vergez, une des premières pièces qui parlaient du sida. L’expérience a été tellement intense que dans la foulée, il m’a pris pour jouer dans les Liaisons dangereuses aux côtés de Giraudeau

Quels furent vos premiers coups de cœur théâtraux ?

Alain Fromager : Quand j’ai commencé à aller au théâtre, j’avais 17 ans. Tout de suite, j’ai commencé à ressentir des émotions, j’étais captivé par des textes, des mises en scène, des comédiens, des scénographies. J’ai découvert le théâtre de Françon, de Chéreau, de Martinelli, de Gruber, de Langhoff et Boeglin. En bon môme de banlieue, j’allais souvent à Nanterre. J’ai tout de suite aimé l’esthétique qui y était défendu. Je crois que c’est ce qui m’a donné envie de postuler à l’école. 

Comédien orchestre, vous vous fondez autant dans le paysage du théâtre public que privé ? 

Art de Yazmina Reza © pascal Victor

Alain Fromager : Je n’aime pas trop cette distinction, très française au demeurant. Je viens de nulle part, je n’ai pas fait de grande école d’art dramatique. Je ne me retrouve pas dans une catégorie, je vais là où le texte, le metteur en scène, les autres comédiens me portent. J’aime autant jouer au Théâtre Antoine dans Art de Yasmina Reza, aux côtés de Charles Berling et de Jean-Pierre Darroussin, que travaillait avec Van Hove à l’Odéon, ou dire du Duras dirigé par Christine Letailleur. C’est cela qui fait la richesse de nos métiers. Il ne sert à rien de sectoriser, de catégoriser. Je crois que tout est aussi une histoire de rencontrer. 

Vous avez beaucoup travaillé jusqu’à très récemment avec Jean-Louis Martinelli ?

Alain Fromager : je l’ai rencontré, après une représentation d’une piéce, que je jouais dans la petite salle du théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet. Il était venu me voir suite au conseil d’un ami commun. Nous avons sympathisé, il m’a proposé de le rejoindre sur le Pasolini, qu’il était en train de reprendre. Pour des raisons de timing, cela ne s’est pas fait, mais il a tout suite pensé à moi pour remplacer Charles Berling dans Les Marchands de gloire de Pagnol, qui en reprenait le rôle principal. C’est comme ça que j’ai intégré la troupe permanente qu’il avait mise en place en tant que directeur de. L’aventure a duré six ans. Ce fut une belle expérience. 

Quelles sont vos autres grandes rencontres ? 

Vu du Pont De Miller Mis en scène par Ivo van Hove © Thierry Depagne

Alain Fromager : Difficile de répondre. Elles sont nombreuses. Il y a bien sûr Charles BerlingJosé GarciaRobert HirschCaroline ProustAnnie Mercier, entre autres. Mais je ne peux oublier Ivo van Hove, avec qui j’ai travaillé à l’Odéon, dans Vu du pont de Miller. C’est Éric Barth, alors bras droit de Bondy, que j’ai croisé par hasard en faisant mon jogging au bois de Boulogne, qui m’a mis sur le coup. Je n’étais pas totalement séduit par le projet, mais Charles (Berling) m’a convaincu. Il m’a appelé pour me dire que c’était une chance incroyable, que je ne pouvais passer à côté. Ce fut très intense, mais quel metteur en scène. Il y a eu une vraie étincelle. Il s’est adapté à notre manière de jouer, moins technique peut être que celle des Anglais, mais qui se situe à l’endroit du nerf, du cœur, de l’hypersensibilité. Il faut arriver à faire passer la langue française. Je crois que pour lui aussi cela fut une vraie expérience. Et chose rare, à noter venant d’artiste étranger, il nous faisait tous ses retours en Français. 

Comment êtes-vous arrivé sur le projet d’Eden Cinéma, mis en scène par Christine Letailleur ? 

Eden Cinema Duras. Christine le Tailleur © Jean-Louis Fernandez

Alain Fromager : C’est Caroline (Proust) qui lui a parlé de moi pour jouer son frère dans cette adaptation d’un texte de Duras. Ça a été une vraie découverte. Je ne suis pas un fan de Duras, la romancière. Ce qui m’intéresse chez elle c’est la communiste, la journaliste, cette femme rongée par le démon de l’alcool, engagée dans de vrai combat de société, ses prises de position radicales. Ses interviews de Mitterrand, de Platini, sont passionnantes. Son style, sa manière d’aborder les sujets, quelle plume ! 

Comment choisissez-vous les projets sur lesquels vous travaillez ? 

Alain Fromager : À l’instinct, en fonction des gens qui travaillent dessus, des textes surtout. C’est un ensemble de choses, difficiles à définir. Les sujets aussi sont importants. J’aime la musicalité qui e dégage de certaines écritures. C’est notamment le cas avec Duras. Les silences sont aussi importants que les mots. C’est de la dentelle à jouer, comme une sorte de long poème fait de répétitions, de rimes. C’est une langue vraiment travaillé au cordeau, à la sonorité près.  

Quels sont vos projets ? 

Je travaille actuellement à la mise en scène de la Nuit transfigurée de Schönberg. Cela ne fait pas forcément partie de mes velléités, je préfère jouer, mais j’avoue que c’est passionnant de mettre en espace un sextuor à cordes. D’autant, que lors de notre dernière résidence à la ferme du Buisson, j’ai inclus, dans la proposition, un couple de danseurs travaillant souvent avec Régine Chopinot, un vidéaste et un peintre. Nous sommes en pleine création, bientôt nous allons répéter aux salins, mais je ne sais pas encore quand nous pourrons le créer et où. Ce genre de projet est long à mettre en œuvre. L’an passé, j’ai participé aux soirées estivales de Châteauvallon autour de l’Ode maritime de Pessoa, que j’ai joué et mise en scène. J’aime bien aussi ce genre de forme simple. Pourquoi ne pas continuer dans cette voie. On verra si cela se fait. Je Lis beaucoup, à la rencontre d’autres auteurs, de nouveaux textes. Récemment, j’ai découvert les Lettres à Didier de Vincent de La Soudière. C’est une belle matière théâtrale sur l’incapacité à écrire un roman. À travers plus de 3000 lettres, il fait une sorte de panorama de la littérature, offrant aux lecteurs son regard sur un certain nombre d’œuvres cultes. Il donne l’envie de se plonger dedans, de les (re)découvrir. J’ai pensé en faire des pastilles pour la radio. C’est en suspens. J’espère que cela se fera un jour. 

Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Julie de Lespinasse D’après la biographie de Julie de Lespinasse de Pierre de Ségur et les lettres au colonel de Guibert
Mise en scène de Christine Letailleur
TNS
jusqu’au 5 mai 2022

Crédit portrait © Jean Luc de Lagarigue
Crédit photos © Thierry Dépanne, © Pascal Victor et © Jean-Louis Fernandez

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