Thomas Jolly débride le Dragon de l’autoritarisme

Au Quai à Angers, avant de s’envoler pour le TNS, départ d’une belle tournée en France et en Belgique, le fringuant Thomas Jolly chevauche Le Dragon d’Evgueni Scwhartz, le dompte dans une folle et baroque mise en scène. S’appuyant sur une troupe détonante, burlesque, il tord le cou au despotisme et signe une fresque opératique, noire, drôle et burtonienne. Du grand et beau spectacle !

Malgré le froid, l’air glacé des bords de Loire, la foule se presse en nombre dans l’immense foyer du Quai. La première grande création depuis son arrivée en 2019 à la tête du lieu attire les passionnés et les curieux. C’est beau à voir une salle quasiment pleine en ces temps singuliers. Le public s’installe tranquillement, les conversations vont bon train. Des faisceaux lumineux balayent la salle, scrutent l’horizon. Avec quelques effets tout simples, Thomas Jolly impose le silence, met le spectateur en condition. Le théâtre est déjà loin, bien venu en dictature.

Fable brune

Le Dragon d’Evgueni Schwartz
Texte français de Benno Besson
Mise en scène de Thomas Jolly
© Nicolas Joubard

Au fin fond du monde, dans une ville imaginaire, un dragon à trois têtes règne en maître absolu. Tous les habitants sont soumis à ses caprices, ses volontés. Chaque année, en plus de tonne de nourritures, de bières, ils sacrifient à la créature, qui parfois prend forme humaine, sous l’aspect de deux diables et une démone, une frêle jeune fille de 16 ans. Cette année, c’est le tour de la très sage Elsa (ténébreuse Hiba El Aflahi), fille de l’archiviste (admirable Pier Lamandé), un bon bougre, au cœur bon. L’arrivée de Lancelot (lumineux Damien Avice) héros professionnel va changer la donne, offrir à ces deux êtres résignés, une porte de sortie, une lueur d’espoir.

Serviles mais heureux

Ils seront bien les seuls à se réjouir. Les autres habitants, habitués à être soumis, voient d’un mauvais œil tout changement. Grâce au dragon, ils vivent plutôt prospères, débarrassés des étrangers, des menaces extérieures. La perte de leur protecteur pourrait tout remettre en cause, changer leur mode de vie. Ils n’y sont pas préparés. Trop habitués à obéir, ils pourraient tomber sous la coupe d’un autre dictateur, le bourgmestre (excellent Bruno Bayeux), un fourbe bouffon, un tortionnaire en devenir prêt à tout, et surtout au pire, pour conserver le pouvoir. En décryptant les rouages du despotisme, les mécanismes de manipulation qui mènent des hommes, des femmes, à abandonner toute résistance, à accepter tous sévices, à supporter tout pour éviter le pire, Evgueni Schwartz signe un conte fascinant, une œuvre puissante qui questionne nos convictions, nos certitudes.

Un univers onirique entre Burton et la Famille Addams

Le Dragon d’Evgueni Schwartz
Texte français de Benno Besson
Mise en scène de Thomas Jolly
© Nicolas Joubard

En s’emparant du conte pour enfants d’Evgueni Schwartz, satire éclairée, lucide de toutes les formes de totalitarisme, le metteur en scène de 39 ans joue à fond la carte de la fable fantasmagorique, s’amuse des codes du genre et invite à une plongée vertigineuse dans un monde noir et onirique. Puisant dans l’esthétisme gothique de Burton, dans celui plus burlesque de la Famille Addams, version cinématographique, il fait d’Elsa jeune fille romantique, sacrifiée sur l’autel du despotisme, du Dragon, une sorte de Mercredi angélique, et de Lancelot, un chevalier blanc naïf, dont le costume immaculé contraste avec le noir décor imaginé par le très talentueux Bruno de Lavenère, qui avait déjà collaboré en 2020 avec Thomas Jolly, sur l’Opéra de Dusapin, Macbeth Underworld.

Fable baroque

Donnant vie aux mots, aux idées du dramaturge russe, Thomas Jolly signe un show magistral autant divertissant que réflectif. Multipliant les effets, les jeux de lumières, ciselant les interprétations de ses comédiens et comédiens, n’hésitant pas à surfer avec le burlesque, à exagérer les traits caricaturaux de certains personnages pour mieux faire ressortir la sobriété, la pureté des héros, le metteur en scène imagine une œuvre follement audacieuse, magnifiquement spectaculaire. Du très grand Jolly, du beau théâtre !

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé Spécial à Angers

Le Dragon d’Evgueni Schwartz Texte français de Benno Besson Mise en scène de Thomas Jolly © Nicolas Joubard

Le Dragon d’Evgueni Schwartz
Le Quai-Angers
Cale de la Savatte
49100 Angers
Jusqu’au 25 janvier 2022
Durée 2h40 

Tournée
Du 31 janvier au 8 février2022 au Théâtre national de Strasbourg
Les 18 et 19 février 2022 au Palais des Beaux-Arts de Charleroi, Belgique
Les 10 et 11 mars aux Salins – Scène nationale de Martigues
Du 23 au 25 mars 2022 à la MC2, Grenoble
Les 30 et 31 mars 2022 à La Coursive, Scène nationale de La Rochelle
Les 8 et 9 avril 2022 au CDN Normandie-Rouen
Du 14 au 17 avril 2022 à la Grande Halle de la Villette, Paris
Du 27 au 30 avril 2022 au Théâtre du Nord, CDN de Lille. 


Texte français de Benno Besson
Mise en scène de Thomas Jolly

Avec Damien Avice, Bruno Bayeux, Moustafa Benaïbout, Clémence Boissé, Gilles Chabrier, Pierre Delmotte, Hiba El Aflahi, Damien Gabriac, Katja Krüger, Pier Lamandé, Damien Marquet, Théo Salemkour, Clémence Solignac & Ophélie Trichard et en alternance Mathis Lebreton, Adem Nefla, Fernand Texier

Collaboration artistique – Katja Krüger
Scénographie de Bruno de Lavenère
Lumières d’Antoine Travert
Musique originale et création son de Clément Mirguet
Costumes de Sylvette Dequest

Accessoires de Marc Barotte & Marion Pellarini
Consultante langue russe – Anna Ivantchik

Crédit photos © Nicolas Joubard

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

*

Dernièrement

Aller à Haut