Faith, hope and charity de Alexander Zeldin © Sarah Lee

Le cœur battant de l’associatif serré dans l’étau du capitalisme

À l’Odéon, en partenariat avec le Festival d’Automne à Paris, Alexandre Zeldin conclut sa trilogie intime et sociale sur les exclus de la société capitaliste. Avec Faith, Hope and Charity, le loachien metteur en scène signe une fresque profondément humaniste au réalisme troublant et déroutant. 

Après Love, en 2018, Alexander Zeldin, prodigue anglais de 35 ans, artiste associé au National Theatre of Great Britain de Londres et de l’Odéon-théâtre de l’Europe, continue à explorer l’intimité de ceux qui sont en marge de la société dévorée par le capitalisme. Croisant les vies des exclus, il esquisse avec beaucoup de délicatesse, de finesse des portraits de femmes, d’hommes que la mondialisation, la recherche inhumaine du profit a conduit à des sorties de route, à emprunter des chemins de traverse.

Un local pour démunis
Faith, hope and charity de Alexander Zeldin © Maxime Bruno

Le metteur en scène anglais, qui certes n’a pas fait d’écoles de théâtre, mais qui s’est frotté à l’art dramatique en devenant l’assistant de Peter Brook et de sa collaboratrice Marie-Hélène Destienne, a le sens du détail, a le goût de l’hyperréalisme. Loin d’un univers figé, codifié, il porte au plateau la vraie vie, ou du moins un récit qui y ressemble, qui colle au plus près du réel. Dans un décor imaginé par Natasha Jenkins où tout fait sens, tout fait vrai, des dessins abimés, ternis accrochés sur un tableau de liège, aux taches noires de crasse sur le mur, aux fuites d’eau au plafond, il conte l’histoire d’Hazel (accorte et corpulente Liewella Gideon), une cuisinière bénévole. Par des bons plats chauds préparés avec beaucoup d’amour, elle tente d’apporter un peu de réconfort, un semblant de consolation à toute une communauté disparate de gens hors cadre, en dehors de la norme. 

Une revisite de la Cerisaie de Tchekhov

Derrière la nervosité d’une mère ayant perdu la garde de sa fille de quatre ans, le sourire triste d’une jeune femme dont on ne sait que peu de choses, les mots maladroits d’un grand dadais en manque cruel d’affection, d’un jeune homme plein de rage, Alexander Zeldin imagine par un effet de miroir, par des clins d’œil juste suggérés, une sorte de Cerisaie contemporaine. Le domaine familial a laissé place à un local municipal, les liens du sang par ceux de l’entraide, de la solidarité, d’une forme de désespoir, l’ennui de la vie en province par les ravages des politiques publiques. Tout comme la datcha de Lioubov Andréïevna Ranevskaïa, la cantine associative doit disparaître à cause d’une histoire de gros sous, une opération immobilière de grande ampleur. Laissant de côté la mélancolie, les errances d’une noblesse désargentée, le metteur en scène anglais creuse la veine sociale d’une société qui a échoué à protéger les plus précaires. Lucide, profondément humaniste, sa plume lorgne sur le cinéma naturaliste de Mike Leigh, de Stephen Fears ou Ken Loach. Et tout comme Tchekhov en son temps, il prend le pouls d’un monde à la dérive, de la fin d’une époque. 

Plongée dans un monde à la marge

Moins marquant, moins puissant que LoveFaith, Hope and Charity touche juste. Zeldin, dont on attend la première pièce en Français en janvier 2022 dans ces mêmes Ateliers Berthier, a un talent fou, une manière de placer le spectateur au plus près de ses personnages, de leur grande misère, de leur détresse, de leur belle humanité. Des mots utilisés, de la gestuelle corporelle des uns, des autres, des récits qu’il croise – tous issus de rencontres, d’entretiens qu’il a recueillis auprès de bénévoles d’une banque alimentaire, de leurs bénéficiaires – tout fait sens, tout a le goût de l’authenticité, de la vérité. Porté par une troupe d’acteurs extraordinaires, plus vrais que natures, ce dernier opus d’une trilogie commencée en 2014 et intitulée Inégalités, confirme la naissance d’un grand artiste.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Faith, Hope and Charity d’Alexander Zeldin
Odéon- Théâtre de l’Europe, en partenariat avec le Festival d’Automne à Paris
Ateliers Berthier

1 place Suares 
75017 Paris 
du mardi au vendredi à 20h
samedi à 14h et 20h
dimanche à 15h

mise en scène d’Alexander Zeldin, artiste associé
 scénographie, costumes de Natasha Jenkins
avec
 Lucy BlackTia DuttLlewella GideonTricia HitchcockDayo KoleshoJoseph LangdonShelley McDonaldMichael MorelandSean O’CallaghanBobby StallwoodPosy Sterling & Hind Swareldahab
lumière de Marc Williams
son
 de Josh Anio Grigg
travail du mouvement Marcin Rudy

Crédit photos © Sarah Lee et © Maxime Bruno

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