Scali Delpeyrat © Jean-Louis Fernandez

Scali Delpeyrat, les mots comme remède à l’inquiétude

Le comédien Scali Delpeyrat confie ses tourments familiaux et amoureux dans un roman gourmandise, Je ne suis plus inquiet. Inaugurant la collection Au Singulier des Éditions Actes Sud, il esquisse de sa plume douce-amère, matinée de dinguerie et de mélancolie, une introspection saisissant d’un garçon devenu grand, d’un homme en quête d’identité.

Sur la couv’, un vieux téléphone bicolore en bakélite donne à l’objet, au roman une saveur légèrement surannée, décalée, qui intrigue, invite à plonger dans les maux du narrateur, à se laisser emporter au fil des pages dans un monde qui aurait fait un pas de côté. Écrit, en petit, sous le titre plein de promesse, de positivisme, Je ne suis plus inquiet, le nom de l’auteur, Scali Delpeyrat,sonne curieusement, incroyablement à l’oreille.Il semble porter en lui des histoires incroyables, des récits épiques, extraordinaires. On dirait qu’il a été inventé pour s’afficher au fronton d’un théâtre, pour être les sunlights des projecteurs. 

Une identité métissée
Je ne suis plus inquiet de Scali Delpeyrat. Théâtre de la Ville. © Jean-Louis Fernandez

Né 1966 à Colayrac-Saint-Cirq, à deux pas d’Agen, Scali Delpeyrat est le fruit de l’union entre un jeune périgourdin ayant grandi en Touraine, et d’une jeune fille juive au fort accent du Lot, ayant fui Paris à l’âge de quatre ans, dans des conditions rocambolesques afin d’échapper miraculeusement aux rafles du Vel’d’Hiv. De son père, un taiseux, il garde le goût du silence, de la concision. De sa mère, douceur, jovialité. Se nourrissant des différences qui font la richesse et le force du mariage de ses parents, il construit sa propre histoire, son propre destin, qu’il livre par touches pleines de pudeur et de générosité, dans Je ne suis plus inquiet, ce roman court, efficace, drôle autant que touchant, paru en octobre dernier aux Éditions Actes Sud

Une étrange angoisse vissée au corps
Scali Delpeyrat © PHILIPPE WARRIN / TF1

Construit à la manière des stand-up américains, l’autofiction concoctée avec loufoquerie lucide et humour décalé, pince sans rire, par le comédien, que l’on a pu voir récemment dans les séries de Canal +, Engrenages ou Baron noir, donne aux aléas du quotidien, aux petites anecdotes sans grand intérêt, une dimension épique, romanesque, une peu folle. Attrapé par la plume poétique, mélancolique, le style bref, on s’amuse avec lui de la cocasserie de situations somme toute très banales. Qui n’a pas siffloté dans une salle d’attente, au mépris d’une bienséance très étriquée qui voudrait que le silence, la discrétion soit de mise ? Qui, perdu dans ses pensées, n’a pas fait une fixette sur la musique du métro ? Qui n’est pas tombé amoureux fou de manière unilatéral ? Qui ne s’est pas attaché à un animal, un chat tout blanc en l’occurrence, dont l’intrusion fait des étincelles dans une vie un peu morose ? 

Un autre regard sur le monde 

A travers le prisme tour à tour curieux, perplexe, décalé de Scali Delpeyrat, son sens affuté du détail incongru, des petites bizarreries de la vie, on découvre un monde parallèle. « Tout ce que je raconte n’a absolument rien de loufoque, confie-t-il, c’est le fait que je l’écrive dans un livre et la manière dont je le raconte qui rend les choses cocasses. Tout cela peut paraître un peu anecdotique, mais c’est aussi ce qui fait le sel de l’existence. Je ne me pense pas plus singulier que d’autres, c’est juste mon approche de la réalité, qui à travers ma plume devient étonnante, insolite. D’ailleurs, j’ai eu beaucoup de retour de lecteurs dans ce sens, qui enfin ne se sentaient plus seuls à ressentir ces étrangetés, ces décalages. »

Entre introspection et journal intime 

Au fil des historiettes, des courtes saynètes, Scali Delpeyrat livre quelques réflexions sur le monde, sur la vie, sur ses petites angoisses qui empoisonne son quotidien. Libéré de la chape de plomb grâce au petit chat blanc, trouvé à la SPA, qui lui a permis notamment de reconsidérer la relation pleine de silence qu’il entretenait avec son père, il lâche la bride de sa plume, conte l’histoire de sa famille maternelle, sauvée in extremis de la déportation, grâce aux courages de deux hommes et rend un hommage décalé, plein de tendresse à ce paternel aimé en silence. Séduit par les tournures, l’esprit vif, drôle, un brin burleque, cette envie découverte au plus profond de son être de transmettre, de partager, on dévore les pages, on plonge avec délice dans l’intimité de ce narrateur, de cet ami de littérature. 

Un homme de scène

C’est au cours d’une résidence au Château de Trouse-barrière, situé au cœur de la ville de Briare, que les premières lignes de Je ne suis plus inquiet ont été jeté sur des feuilles Blanches. « A la base c’était des histoires courtes, explique l’auteur, puis petit à petit, j’ai eu envie d’en étoffer le contenu, de conter d’autres moments de vie. Afin de donner vie à ces mots, j’ai commencé à lire des passages lors de lectures publiques. » C’est d’ailleurs à l’occasion d’une de ces séances organisées par la SACD, que le Théâtre de la Ville à proposer à Scali Delpeyrat d’en faire un seul-en-scène. « C’est ensuite, souligne-t-il, grâce à Claire David, directrice de collection aux Éditions Actes Sud, dont j’avais sollicité le regard, que ce monologue destiné à la scène est devenu un vrai objet littéraire. Elle m’a poussé à reconsidérer mon texte autrement, à le retravailler, à écrire plus et mieux, à m’autoriser la littérature. » Le résultat ne s’est pas fait attendre, en quelques mois, l’œuvre, qui a inauguré la collection Au Singulier, dont l’objectif et de faire le pont entre littérature et scène, rencontre un beau succès en librairie. Mais le comédien, empêché de jouer à l’automne, en raison de la pandémie de la covid, n’a pas dit son dernier mot. Le spectacle tiré de cette nouvelle devrait enfin voir le jour et le public, dès que les théâtres rouvriront leurs portes. Un rendez-vous à ne pas rater, tant cet alléchant recueil de proses, de brèves, a ouvert de belles perspectives, d’étonnantes promesses. 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Je ne suis pas inquiet de Scali Delpeyrat
Le texte de la pièce est édité chez Actes Sud, collection AU Singulier.

Spectacle programmé au Théâtre de la Ville

Crédit photos © Jean-Louis Fernandez, © Philippe Warrin TF1

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