Iphigénie de Racine. Mise en scène Stéphane Braunschweig. Odéon. © Simon Gosselin

L’Iphigénie covid-compatible de Braunschweig

Aux Ateliers Berthier – Odéon, Stéphane Braunschweig s’empare de la tragédie sacrificielle de Racine pour mieux la faire résonner dans les temps présents. Sièges séparés, distanciation sur scène, les vers fiévreux, passionnés du dramaturge français retentissent cruellement sans pourtant emporter totalement. Un drame antique bridé par trop d’inégalités de jeu. 

En Aulide, les Grecs, réunis sous la bannière d’Agamemnon, s’apprêtent à partir en guerre contre les troyens. Seul problème, les dieux furieux ont stoppé les vents. Vaisseaux à quai, soldats, héros et monarques trépignent. Par la voix du devin Calchas, le seul moyen d’apaiser leur céleste courroux est de sacrifier l’innocente Iphigénie, la fille du grand roi de Mycènes. L’oracle est irrévocable. Pourtant, rien n’est joué. 

De vains stratagèmes
Iphigénie de Racine. Mise en scène Stéphane Braunschweig. Odéon. © Simon Gosselin

Accablé, Agamemnon tergiverse. Il ne peut se résoudre à la mort de son enfant chérie. Sous un fallacieux prétexte, un hyménée précipité avec Achille, il la mande à Aulis. Puis horrifié par sa décision, il ordonne à son fidèle Arcas, d’interdire l’entrée du camp à sa fille, à sa femme, prétextant un changement de sentiment chez le trop empressé amoureux. Rien n’y fait. Iphigénie est là face à son père. Son funeste destin semble scellé. Les uns après les autres, amis, épouse, fiancé dupé, vont tenter d’en infléchir ou d’en confirmer le fatal cours. Jalousie, colère, désir de gloire, chagrin, les passions se déchaînent. Tous espèrent l’emporter, quitte à passer outre la volonté de la victime consentante. 

Drame antique, tragédie contemporaine

Théâtre à l’arrêt, spectacles annulés, reportés, Stéphane Braunschweig, confiné chez lui, a cherché une pièce à monter pour ouvrir la saison de l’Odéon. Il trouve dans la tragédie en vers de Racine, un écho à la crise sanitaire qui secoue le monde d’aujourd’hui. Tout comme pour Agamemnon, un choix cornélien s’impose à nos sociétés contemporaines sauver des vies, le plus possible, ou éviter la précarisation d’une économie lourdement fragilisée. Dans un espace nu, froid, rappelant un open space d’une entreprise moderne, le metteur en scène et scénographe fait résonner la tragédie grecque. Costumes d’hommes et de femmes d’affaires, les héros antiques se débattent dans un univers aseptisé. Dans ce dispositif bi-frontal, seuls les deux grands écrans placés en fond de salle et diffusant des plans fixes d’une mer calme, contrastent avec la tempête qui ronge chacun des personnages. 

Une distribution disparate
Iphigénie de Racine. Mise en scène Stéphane Braunschweig. Odéon. © Simon Gosselin

Ayant décidé de monter très tardivement cette pièce de Racine, Stéphane Braunschweig n’a eu d’autres choix que de prévoir une distribution en alternance, afin de respecter les agendas de chacun des comédiens. Il en résulte de grandes inégalités de jeu, que le microtage n’aide en rien. Après un démarrage poussif, une première scène mal audible, le spectacle prend enfin son rythme de croisière porté par l’extraordinaire Virginie Colemyn, furieuse et enragée Clytemnestre. Secondée par Cécile Coustillac, parfaite en vierge immolée, par Pierric Plathier, amoureux fou, imbu de son rang, et par Astrid Bayiha, impeccable de douceur en servante refrénant les noirs desseins de sa maîtresse, elle donne le ton de sa présence irradiante et sauve sur le fil cette tragédie rarement montée, où les corps sont distanciés, mais dont la force poétique saisit au vol le spectateur pour l’amener jusqu’au coup de théâtre final.

Mâtiné des temps présents, la mise en scène du directeur de l’Odéon donne un souffle nouveau au drame racinien sans en dénaturer l’essence. Un moment, qui malgré ses défauts, fait joliment entendre alexandrins et octosyllabes ! 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Iphigénie de Racine. Mise en scène Stéphane Braunschweig. Odéon. © Simon Gosselin

Iphigénie de Jean Racine
Les Ateliers Berthier
Odéon – Théâtre de l’Europe
1 Rue André-Suarès
75017 Paris
Jusqu’au 14 novembre 2020
durée 2h20 environ

Mise en scène et scénographie de Stéphane Braunschweig
avec en alternance Sharif Andoura, Jean-Baptiste Anoumon, Suzanne Aubert, Astrid Bayiha, Anne Cantineau, Virginie Colemyn, Cécile Coustillac, Claude Duparfait, Ada Harb, Glenn Marausse, Thierry Paret, Pierric Plathier, Lamya Regragui Muzio, Chloé Réjon, Jean-Philippe Vidal, Clémentine Vignais et Thibault Vinçon
collaboration artistique – Anne-Françoise Benhamou
costumes de Thibault Vancraenenbroeck
lumière de Marion Hewlett
son de Xavier Jacquot
vidéo de Maïa Fastinger

Crédit photos © Simon Gosselin

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