C’EST SELON… Astrid Bayiha

Maman a dit Astrid. Papa a dit OK. Elle a dit, c’est une fille et au-delà. Il était moins OK. Plus tard, on m’a souvent rebaptisée. Petits noms, surnoms, et même noms communs. Beaucoup d’adjectifs. Aussi.

Aujourd’hui on me dit femme. On me dit noire. On me dit femme noire. On dit que j’ai les cheveux crépus. Ou qu’ils sont naturels. C’est selon.

Ça fait un moment que les toises disent que je mesure 1m65. Moi, je dis toujours que je mesure 1m66. On me dit de taille moyenne.
Je ne me pèse jamais. Je ne peux donc rien te dire à ce sujet. On dit que j’ai des rondeurs, mais on dit souvent que j’ai minci. Aussi. Surtout, depuis que j’ai mis au monde. On m’a déjà dit que j’étais trop coquette. On m’a dit que j’étais trop coquette quand je venais de mettre au monde. Aussi.

Le calendrier grégorien dit que je vais bientôt avoir 35 ans, mais il m’arrive d’en avoir 50 ou 8. C’est selon.
On me dit comédienne. Une comédienne. On me dit plus comédienne qu’actrice. On ne me voit pas assez au cinéma. On dit que je fais beaucoup de théâtre. Que je travaille trop. C’est selon.

On dit tout un tas de choses pour décrire mon dedans et mon dehors. Pour décrire mon statut, mon travail ma vie. Tout un tas de mots. Tout un tas d’idées. Tout un tas de ceci et de cela pour tenter de décrire ce que je suis.
Je dis. Je dis que je suis ce que je suis.

Je dis que je ne sais pas toujours ce que je suis, mais que je sens l’Océan. Ou l’Ouragan. C’est selon.
J’ai déjà dit que je m’appelais Mamiwata et pas seulement dans un théâtre. J’ai déjà dit que je m’appelais Médée aussi. Mais ça jamais en dehors d’un théâtre.

Mon enfant dit que je suis marron. Je ne lui dis pas non.
Je me dis que je suis bien plus qu’une femme et que les mots sont superflus.
Il m’arrive d’oublier que j’ai des seins et un vagin, mais je n’oublie jamais l’air que je respire. Certains jours, je vois les autres de très très haut, mais il m’arrive aussi de les voir de très très bas.

J’ai dit que mon enfant m’a donné la vie quand on a dit que je lui ai donné la vie. Je dis que je suis d’ici mais je suis aussi complètement de là-bas. Je suis du genre poème, mais ne sais pas si c’est plus féminin que masculin. Peut-être les deux. C’est selon.

Je dis ci, je dis ça, mais au fond je ne dis rien. Je suis ceci, je suis cela. Toutes les femmes et aucune à la fois. Femme et pas femme à la fois. Être humain, ça c’est certain. Enfin, je crois.
Je suis ce que je suis.

On dit que c’est la Journée internationale de la femme. Ou la Journée internationale des droits des femmes. Ou la Journée de la femme tout court. Et moi, je me dis que des femmes naissent, respirent et meurent tous les jours. Des femmes hurlent, pleurent et étouffent tous les jours.
Qu’est-ce qu’un jour ? Qu’est-ce qu’une journée dans le calendrier grégorien ?

On dit que c’est le temps que met la Terre pour faire un tour sur elle-même.
Je dis qu’en 24 heures, je suis Astrid, femme et maman, noire, artiste de bientôt 35 ans, de taille moyenne, pesant trois points de suspension, et aussi tout un tas d’autres choses que je ne dis pas.

Astrid Bayiha


Publication en mai 2020 de Je suis bizarre, aux Éditions Koïnè.
Création du spectacle en septembre 2020 au Lavoir Moderne Parisien. 
Tournée d’Othello de Shakespeare, mis en scène par Arnaud Churin au Grand T du 24 au 28 mars
À Parté de et par Françoise Dô les 28 et 29 avril au Théâtre de Vanves.
Transe – Maître(s) de et par Elemawusi Agbedjidji au Printemps des Comédiens.

Crédit Photos © Edith Wuyno & © Julie Reggiani

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