Melancholia Europea ou la triste banalité comme vivier du fascisme

Qu’est-ce qui fait qu’imperceptiblement une société ordinaire bascule dans le fascisme sans résister ? Interrogeant le passé pour comprendre le présent, Bérangère Janelle creuse dans les écrits, les réflexions d’Hannah Arendt et nous entraîne dans une course-poursuite folle aux sources du mal. Une enquête théâtrale un brin confuse, mais que la force du propos rend fascinante, essentielle.

Dans un bureau où s’entasse anarchiquement dossiers, documents de toutes sortes, cinq individus s’affairent. Certains studieux sont attablés totalement aspirés par les papiers, les livres qu’ils sont en train de consulter. D’autres sortent, entrent du plateau en quête de quelques choses à faire, de quelques informations qui leur permettraient d’avancer dans leurs enquêtes. Une certaine effervescence, une singulière tension, se dégagent de cet étonnant capharnaüm. Doucement, la salle plonge dans la pénombre. Il est l’heure de commencer. Le compte à rebours a démarré.

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Témoins autant que sujets, nous faisons corps avec les comédiens. Ils nous interrogent, nous questionnent, nous forcent à dépasser nos principes, à réveiller nos consciences endormies dans le confort ouaté d’un monde où la pensée est amorphe, passive, où toute réflexion épuise les esprits. D’ailleurs, cet illusoire cocon n’est-il pas l’idéal creusé pour faire germer la graine des états fascisants ? C’est de ce principe, évoqué dans les écrits d’Hannah Arendt, de Robert Paxton, de Walter Benjamin, subodoré dans l’essence même des thèses nazis d’Albert Speer, d’Heinrich Himmler, que s’inspire Bérangère Jannelle pour sa nouvelle création. Inquiètée par la montée du nationalisme qui se propage exponentiellement en Europe, par le repli des Etats membres sur leur racine identitaire, elle cherche à comprendre quels mécanismes, quels processus favorisent le basculement de la démocratie vers le totalitarisme, le fascisme.

Totalement emportée par le flux frénétique de ses réflexions, l’auteure et metteuse en scène semble submerger par un trop plein d’informations qu’elle a bien du mal à organiser, ordonner. Passant de la gravité philosophique imposée par les grands penseurs qu’elle convoque au burlesque exagéré à la Chaplin, elle finit par nous perdre dans un maelstrom culturel, un joyeux bordel passionnant mais confus à l’instar du décor concocté par Alban Ho Van.

De cette heure 45, faisant abstraction de la forme, nous retiendrons la force du propos, sa puissance perspicace, la possibilité, le temps d’un spectacle de décrypter les fondements d’un état droit et les conditions qui l’entraînent inexorablement vers le fascisme. Ainsi, la thèse d’Hannah Arendt sur la « banalité du mal » prend tout son sens plus on plonge dans les vies grises, communes de ces hommes, de ces petits notables cultivés, policés, que sont Himmler, Bousquet ou Speer, avant qu’ils ne deviennent des piliers, des hauts fonctionnaires zélés de la barbarie établie comme règle acceptable. En enquêtant sur notre passé, Bérangère Jannelle traque avec frénésie les signes avant-coureurs de la montée du totalitarisme afin d’en chercher les remèdes.

Melancholia_Europea_104_Theatre Ville_©JeanLouisFernandez_2_@loeildoliv

Si passé et présent peuvent se ressembler, chaque époque à ses maux, ses caractéristiques, l’analyse de l’un permet toutefois d’anticiper les catastrophes à venir. C’est en cela que Melancholia Europea est un spectacle salutaire, nécessaire à voir, revoir. En revalorisant pensée, réflexion et raison, Bérangère Jannelle rue dans les brancards pour notre bien à tous. Et, ce n’est déjà pas si mal.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Melancholia Europea (une enquête démocratique) de Bérangère Jannelle d’après les pensées inspiré d’Hannah Arendt
création janvier 2017 – MC2 : Grenoble
CentQuatre – Paris en partenariat avec le Théâtre de la Ville
Salle 400
5 rue Curial
75019 Paris
Jusqu’au 10 décembre 2017
Durée 1h45

mise en scène de Bérangère Jannelle assistée d’ Hakim Romatif
avec : Noémie Carcaud, Sophie Neveu, Rodolphe Poulain, Hakim Romatif, Bachir Tlili et le compositeur Jean-Damien Ratel
scénographie d’Alban Ho Van
stagiaire scénographie : Aude Aboul-Nasr
création lumière de Christian Dubet
création sonore et musicale de Jean-Damien Ratel
création vidéo de Thomas Guiral
costumes de Laurence Chalou
maquillage de Christelle Paillard
direction technique : Marc Labourguigne
régisseur lumière : Frédéric Chantossel
régisseur son / vidéo : Thomas Guiral
décor (construction) : atelier MC2 : Grenoble
costumes (confection) : atelier MC2 : Grenoble

Crédit photos © Jean Louis Fernandez

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