Katie_Mitchell_Parisyoung-girl_s-dream_©duane-michals-3-1_@loeildoliv

Katie Mitchell fait son cinéma

L’anglaise metteuse en scène est à l’honneur en ce début 2018, avec deux créations à l’affiche : Schatten (Eurydike sagt) à la Colline et La maladie de la mort aux Bouffes du Nord. Explorant l’objetisation de la femme par le mâle dominant et sa douloureuse émancipation à travers deux textes puissants, Katie Mitchell signe deux spectacles froids, cliniques où l’omniprésente vidéo tue le théâtre.

Que ce soit à la colline ou aux Bouffes du Nord, le même type de dispositifs, de scénographies, attendent le spectateur : une cabine insonorisée côté jardin, des murs coulissants cloisonnent l’espace scénique, des câbles électriques jonchent le sol en tous sens, des micros, des perches, des caméras de-ci de-là habitent l’espace, et un immense écran surplombe la scène très encombrée. Loin du théâtre, Katie Mitchell nous entraîne dans les coulisses de quelques films en court de tournage. Quand l’obscurité envahit la salle, il ne manque que le clap de début pour se croire au cœur même de la machine cinéma.

Schatten_Katie-Mitchell-9781_©gianmarco_Bresadola_@loeildoliv

Tout commence par une voix-off, une voix de femme, une voix intérieure. Elle dit les regards, les mots de l’âme, ce que l’on n’échange pas, que l’on garde pour soi. Dans Schatten (Eurydike sagt), elle est la parole libre qu’Eurydice ne peut exprimer à Orphée, son maître, son amant. Dans La maladie de la mort, elle est la conscience de cet homme incapable d’aimer ne serait que le corps de cette femme, cette prostituée soumise aux moindres de ses désirs moyennant une grosse somme d’argent.

Très vite, le fil tenu qui nous tient au récit se perd, notre concentration est incapable de se fixer. Les va-et-vient incessants des cameramen, des perchistes, des deux comédiens principaux, donnent le tournis. Puis, notre attention se focalise sur l’écran, l’endroit qui centralise l’histoire, qui la rend presque linéaire. Mêlant adroitement, images « live » du plateau et scènes préalablement tournées, on est saisi par le soin apporté à chaque séquence, la beauté qui se dégage de ces visages, ces émotions scrutées au plus près par une caméra à l’épaule. Dans ce froid ballet où la technologie prend le pas sur le réel, le vivant, tout est parfaitement millimétré, chaque geste, chaque mouvement. Une fois, les premières minutes passées, notre curiosité s’émousse, notre esprit vagabonde, l’ennui gagne du terrain nous faisant oublier la dramaturgie de ces deux textes sur l’émancipation féminine.

La-Maladie-de-la-mort-2-®-Stephen-Cummiskey

S’emparant avec ingéniosité de la réécriture du mythe d’Orphée et d’Eurydice par l’auteure autrichienne Elfriede Jelinek et du roman singulier, noir de Marguerite Duras, Katie Mitchell plonge dans les affres du couple et le mal-être qui colle comme une seconde peau trop étriquée, trop étroite à la femme, objet de tous les désirs, les fantasmes. Luttant contre cette domination masculine qui les cantonne aux plaisirs de la chair, elles vont après un combat intérieur, violent, s’extirper douloureusement d’un rôle qu’elles n’ont pas choisi. Dans la fuite, l’absence, la mort, elles vont se libérer et trouver la paix intérieure.

Usant et abusant des outils multimédias qui sont devenus sa marque de fabrique, Katie Mitchell finit par en oublier qu’elle est au théâtre. Forçant les comédiens à un jeu haché, entrecoupé de courses pour rejoindre la prochaine scène où leur présence est requise, elle achoppe à nous intéresser à ces deux histoires de femmes.

Saluons la performance de Jule Böwe de la Schaubühne de Berlin, qui campe une Eurydice, hypnotisante, bouleversante. Une bien maigre étincelle dans ces œuvres plus filmographiques que vivantes.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Schatten (Eurydike sagt) d’ Elfriede Jelinek
Théâtre de la Colline – Grand théâtre
15 rue Malte-Brun
75020 Paris
Jusqu’au 28 janvier 2018
du mercredi au vendredi à 20h30, le mardi à 19h30, le samedi à 15h30 et 20h30 et le dimanche à 15h30
spectacle en allemand surtitré en français
durée 1H15

mise en scène de Katie Mitchell assistée de Lily Mc Leish
avec Jule Böwe, Cathlen Gawlich, Renato Schuch, Maik Solbach
tournage vidéo : Nadja Krüger, Stefan Kessissoglou, Christin Wilke, Marcel Kieslich
opérateur grue : Simon Peter
direction de la photographie : Chloë Thomson
scénographie : Alex Eales
costumes de Sussie Juhlin-Wallen
vidéo d’Ingi Bekk assisté d’Ellie Thompson
son de Melanie Wilson et deMike Winship
lumières d’Anthony Doran
dramaturgie de Nils Haarmann
script d’Alice Birch

Crédit photos © Gianmarco Bresadola

La maladie de la mort, ibrement adapté d’après le récit de Marguerite Duras
Théâtre des Bouffes du Nord
Hors les murs du Théâtre de la Ville
37 bis Boulevard de la Chapelle
75010 Paris
jusqu’au 3 février 2018
du mardi au samedi à 20h30 et séance supplémentaire le samedi à 15h30
durée 1h

Mise en scène Katie Mitchell assistée de Lily McLeish et de Bérénice Collet
Adaptation Alice Birch
Avec Laetitia Dosch, Nick Fletcher, Irène Jacob
Réalisation vidéo : Grant Gee
Décor et costumes d’Alex Eales
Musique de Paul Clark
Son de Donato Wharton
Vidéod’Ingi Bekk assisté d’Ellie Thompson
Lumières d’Anthony Doran
Régisseur général : John Carroll
Régisseuse de scène : Lisa Hurst
Régisseuse vidéo : Caitlyn Russell
Opérateurs vidéo : Nadja Krüger, Sebastian Pircher
Coordinateur vidéo au plateau : Matthew Evans
Régisseur son : Harry Johnson
Perchman : Joshua Trepte
Régisseur lumières : Sébastien Combes
Accessoiriste : Elodie Huré
Régisseuse plateau : Marinette Jullien

Crédit photos © stephen Cummiskey

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