Faire famille autrement

La famille s'agrandît © Bohumil KOSTOHRYZ

Au NEST – CDN transfrontalier de Thionville-Grand Est, avant d’investir le Belleville, le duo féminin, Marie Desgranges-Marie Dompnier présente La famille s’agrandit, œuvre intime qui croise le regard de deux femmes sur leur maternité. Une ode à l’émancipation.

Création écrite et interprétée par Marie Desgranges et Marie Dompnier, La famille s’agrandit est un « seules en scène » où deux femmes confrontent leur expérience intime de la maternité. L’une revient de loin après un long passé pétri d’hétérnormativité dont elle s’est peu à peu affranchie pour construire son propre modèle ; l’autre, homosexuelle, conteste de fait les standards, incarnant pour la première un modèle d’émancipation.

Faire un geste

Avec La famille s’agrandit, Marie Desgranges et Marie Dompnier ont voulu faire « un geste » : celui d’adresser au grand public une parole libre, décomplexée et assumée sur la maternité. Pas n’importe laquelle. Ou plutôt, pas n’importe lesquelles. Ces deux femmes sont loin de s’inscrire dans un cadre (hétéro)normé. Toutes deux ont brisé les chaînes du patriarcat depuis plusieurs années. Bien qu’il faille reconnaître qu’il a fallu plus de temps à l’une qu’à l’autre pour opérer ce saut vers l’inconnu. Vers ces schémas que l’on ne nous raconte pas, ni dans les livres pour enfants, ni dans les livres pour jeunes adultes, ni dans les livres pour adultes. Ou si peu.

S’extraire du patriarcat

La première, Marie Desgranges, est hétérosexuelle. En tout cas, c’est comme ça que la société la nomme et qu’elle vit ses relations amoureuses. Épicurienne, elle a connu plusieurs hommes dans sa vie. Insouciante, elle ne s’est pas toujours protégée. Fertile, elle est tombée enceinte. Une première fois à vingt-cinq ans, puis une deuxième, puis une troisième. Il a fallu attendre l’arrivée de cette troisième enfant pour qu’elle se sente enfin mère. Au fond, et elle l’explique avec limpidité, elle n’a pas choisi d’être enceinte.

C’est arrivé et elle a composé avec, surjouant une présence maternelle pour assurer ce rôle qu’on attendait d’elle. Si elle avait eu le choix, elle aurait privilégié sa carrière de comédienne. Sa vie. Sa liberté. Mais la société (et la censure intériorisée) ne le lui a pas permis. Ce n’est qu’à quarante ans ou presque qu’elle s’est donc enfin sentie mère, parce que cette fois, elle l’a désiré. Avec un homme qui voulait ardemment un enfant, un homme mûr, différent des autres, plus ouvert, moins viriliste. Avec lui et ses autres enfants, Marie Desgranges a créé ce qu’elle nomme une « communauté choisie » où l’on vit ensemble en se croisant, libres de ses mouvements et libres de se retrouver.

L’histoire de cette émancipation est sans doute à l’origine même de La famille s’agrandit. Marie Desgranges a voulu confronter sa maternité à d’autres maternités moins consensuelles pour comprendre ce qui se jouait dans ces poids, dans ces normes, dans ces affranchissements précoces ou tardifs. Pour ce faire, elle s’est tournée vers Marie Dompnier, une comédienne qu’elle connaissait et appréciait de loin. Elle savait d’elle qu’elle avait composé une famille homoparentale. Elle savait d’elle aussi son parcours de combattante pour avoir sa fille. La PMA en Belgique, la paperasse incommensurable, les rendez-vous gynécos rêches, les remarques homophobes et sexistes. Bref, tout ce qui va avec le fait de se situer à la marge.

S’extraire des normes

Marie Dompnier a accueilli la curiosité de l’autre Marie avec un plaisir infini. Elles ont discuté comme elle discutent sur cette scène boisée du CDN de Thionville, avec spontanéité, naturel et transparence. Sans fard, sans prétention. L’une ne sachant pas mieux que l’autre. Au contraire, l’une apprenant de l’autre. Devant nous, Marie Dompnier alias Josie révèle sa vision et son expérience de la maternité. Complexe parce qu’interdite à l’époque en France, semée d’embûches, de découragements, d’obstacles avant d’atteindre l’objectif ultime : être enceinte. Pas d’hommes dans son processus mais des paillettes d’un donneur semi-anonyme qui vont rencontrer les trompes égayées de Josie, jugée apte après son hystérosalpingographie imposée.

C’est fou comme le milieu médical a besoin de vérifier que les lesbiennes sont bel et bien fertiles, quand même. Passons. Enfin, non, ne passons pas. Car là est tout l’enjeu. Une lesbienne peut être mère, avoir l’envie d’être mère et en avoir le droit. Mieux encore : elle est d’autant plus légitime à réclamer ce droit qu’elle l’a pesé, soupesé, réfléchi, mis en perspective. Oui, avoir un enfant quand on est lesbienne ou gay se pense en profondeur car ça ne vient pas comme ça, après un coup de baise. Tout ceci, Marie Dompnier l’explicite merveilleusement bien, dans un discours imprégné d’anecdotes de parcours si justes, si vraies et si jubilatoires quand soi-même, on est passé par là.

Juste la parole

Pour accompagner cette partition, les deux Marie ne se sont pas encombrées. À l’inverse, elles apparaissent dans deux tenues décontractées, sans accessoires aucun si ce n’est deux chaises, une moustache pour symboliser quelques hommes qui passent par-là, des lunettes pour incarner la parole « dégenrante » de Françoise Héritier et des modulations de voix pour interpréter des proches de leur entourage respectif. Il y a aussi cette toile derrière elle, piquée ça et là de points, et habillée de rubans qu’elles défont au fil de la pièce comme elles se défont de leurs chaînes. C’est tout.

Ce qui compte, ce sont les mots et la manière dont elles les adressent au public, qu’elles regardent sans cesse, nous prenant à partie comme si elles ouvraient un espace de dialogue et d’ouverture. D’ailleurs, ce soir-là, lors de la première, certaines personnes se sont autorisées à réagir. Et à réagir positivement dans un souffle cathartique. Ça fait du bien d’entendre d’autres récits.

Les deux complices vont poursuivre leurs aventures au théâtre de Belleville pour présenter leur parole au public parisien censé, lui, être plus ouvert à la différence. Voilà une excellente manière de le vérifier.

Cécile Strouk

La famille s’agrandit de Marie Dompnier et Marie Desgranges
Théâtre de Belleville
16 passage Piver
75011 Paris
Du 5 au 27 février 2023

Écriture et jeu : Marie Dompnier et Marie Desgranges
Collaboration artistique : Laure Mathis assistée de Mélina Krempp
Scénographie : François Gauthier-Lafaye
Costumes : Brigitte Faur-Perdigou
Lumières : Fabrice Ollivier

Crédit photos © Bohumil KOSTOHRYZ

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.