Simon Deletang, Hamlet et les autres

Simon Delétang © Jean-Louis Fernandez

À la tête du Théâtre du Peuple depuis 2017, le metteur en scène et comédien a fait tout le mois d’août, carton plein, avec trois variations scéniques et textuelles autour du mythique Prince du Danemark. Engagé, passionné, il évoque son été shakespearien et ses projets pour la saison à venir. Rencontre. 

Pourquoi avoir monter Hamlet de Shakespeare ? 

Simon Deletang : C’est tout simplement une histoire d’envie, de désir et de conjectures. L’important à Bussang, mais c’est aussi vrai ailleurs, c’est de proposer des spectacles qui parlent aux gens, qui créent le lien avec la société. Dans le cas des trois Hamlet que nous avons présentés, ce que je trouvais intéressant, c’est, bien évidement que c’est une œuvre classique, dont l’histoire est plutôt connue, mais surtout qu’elles se reliaient d’une part par les thématiques abordées, mais aussi par la distribution. De ce fait, nous avons vécu cet été au rythme d’une troupe, ce qui crée des synergies internes mais aussi à l’extérieur. Il y a un ton, une ambiance particulière. C’est assez unique. Par ailleurs, j’espérais que cela suscite des curiosités. Que venant voir Hamlet, un certain nombre de nos festivaliers, restent pour découvrir le texte d’Heiner Müller. Car c’est un vrai enjeu au Théâtre du Peuple. Souvent, les spectateurs ont l’habitude de venir voir le spectacle d’après-midi, mais ne reste pas le soir. J’avais à cœur de changer cet état de fait. En construisant un parcours autour d’Hamlet, j’avais cela en tête. A priori, au vu des chiffres de fréquentation, le pari est plutôt réussi. Évidemment que le choix du comédien, n’est pas non plus fortuit. Loïc (Corbery) avait déjà travaillé sa propre partition du personnage Shakespearien, en créant pour un Singulus de la Comédie-Française, Hamlet à part, où il raconte son rapport avec l’anti-héros du dramaturge londonnien. 

Comment le public a t-il réagi ? 
Hamlet répétitions Simon Delétang © Jean-Louis Fernandez

Simon Deletang : Très bien. La plupart ont enchainé Hamlet et Hamlet Machine, ont accepté de ne pas tout comprendre, de ne pas tout saisir, de se laisser porter par la langue, par la proposition artistique. En les accompagnant avec un prologue, que j’improvisais tous les soirs, ils ont lâché prise  et considéré cela comme une expérience théâtrale à vivre. Et, clairement, ils en avaient envie, sortir du quotidien, se laisser porter vers un ailleurs entre poésie et étrangeté. Et puis, le contexte, les spectateurs ne sortent pas du boulot. Ils sont en vacances, ils ont l’esprit plus disponible pour recevoir des œuvres singulières. 

Votre mise en scène s’inspire de celle très mentale, très cérébrale de Vitez. Comment a-t-elle été perçue par un public qui n’est pas forcément aficionado du théâtre ? 

Simon Deletang : Bien. Le personnage d’Hamlet, sorte de messie maudit, a en lui quelque chose de très universelle. Sa colère, sa rage, la perte de son père, le désir de vengeance inassouvie, c’est très humain. En partant du travail d’Yanis Kokkos, dont j’ai vu des photos, j’avais dans l’idée d’être justement dans l’espace mental des personnages, mais en m’éloignant du côté intellectuel, en ancrant plus ma vision de l’œuvre à un endroit plus corporel, plus viscéral. Cela a été assez bien perçu. Assez facilement, les spectateurs ont adhéré à cette proposition, sont entrés dans cet espace tout en géométrie et perspective, qui en dit long sur l’état d’esprit des personnages. Contrairement à la vision du théâtre élitaire de Vitez, qui a été au cœur des créations dans les années 1980-1990, j’ai juste envie qu’on enlève le mot élitaire, car nous travaillons à un théâtre populaire, exigeant mais qui s’adresse à tous. L’important est d’accepter la poésie du texte, des images et la générosité des acteurs au plateau. Tout cela contribue à nous emmener au-delà du réel, du quotidien. 

Comment avez-vous travaillé avec la même troupe des textes aussi proches que dissemblables ?
Hamlet de William Shakespeare - Mise en scène de Simon Delétang © Jean Louis Fernandez

Simon Deletang : Cela a fait partie de l’un des défis de cet été à Bussang. Mais quand on connaît les deux pièces, elles sont vraiment très différentes. Dans l’œuvre de Shakespeare, chaque personnage est identifié. Ce n’est absolument pas le cas dans celle d’Heiner Müller, qui est une pièce pour chœur, où la parole est partagée, diffractée. Après, c’est un choix de ma part, de mettre en exergue Loïc, afin qu’il soit le fil conducteur. Cela permet aussi de faire le lien d’un spectacle à l’autre. Avec les artistes, amateurs ou professionnels, le travail autour de la pièce de Shakespeare, et ça s’est bien passé. Tout le monde était content du résultat, était en confiance, ils m’ont suivi pour répéter en une semaine, en parallèle des premières représentations le Heiner Müller. Cela a été intense, mais aussi joyeux et ludique. Une expérience tellement étonnante, d’autant que c’est la première fois en France, qu’un même metteur en scène montait en même temps les deux pièces ! 

Cela fait maintenant cinq ans, que vous-êtes à la tête du Théâtre du Peuple. Quels sont les grands apports de vos mandats ? 

Simon Deletang : Depuis mon arrivée, j’ai eu à cœur de le faire vivre en dehors des périodes estivales. J’ai voulu mettre en place une saison à l’année, notamment à l’automne et en hiver. Avec mon équipe, nous avons fait évoluer le projet pour redonner une place à cet endroit incroyable et faire en sorte qu’il soit repéré comme une institution théâtrale de création. C’était important pour moi que ce lieu, créé par Maurice Pottecher, pour regénérer le théâtre par le public, ait une nouvelle visibilité pour les pros, comme pour les spectateurs. Je n’ai rien fait de révolutionnaire, j’ai juste donner une impulsion en allant vers les gens, en amenant le théâtre dans des zones qui en sont dépourvues. Avec Lenz, je suis parti à pied à travers la montagne pour jouer le texte de Georg Büchner dans les villages pendant quatre ans. Cela a été incroyable car cela m’a permis de renouer les liens avec les territoires, de redonner aux gens confiance au théâtre. Après, je crois que j’ai fait la part belle aux textes. De Wajdi Mouawad à Nicolas Mathieu, en passant par Magali Mougel ou Stig Dagerman, j’ai essayé de varier les écritures, les récits, faire en sorte que chaque année, de nouvelles épopées populaires, de nouvelles histoires, viennent stimuler les imaginaires. Le public a changé, évolué, mais nombreux se sont retrouvés autour de l’idée d’un grand théâtre populaire, de grands textes. Nous avons réussi aussi à faire venir d’autres spectateurs. 

Que peut- on vous souhaiter ? 
Hamlet Machine Heiner Müller - Simon Delétang © Jean-Louis Fernandez

Simon Deletang : Continuer sur cette lancée. Je viens d’être reconduit pour un deuxième mandat, qui devrait me permettre d’affiner mon projet. J’ai encore plein d’idées à défendre, même si je crois avoir atteint, après ces cinq années passionnantes, une sorte d’accomplissement à la fois artistique et humain. Bussang est une expérience, une aventure dont on ne sort pas indemne, quelque chose d’unique. Je crois que diriger un tel lieu, qui s’appuie sur le bénévolat, est une chose unique. C’est comme une famille. Je ne crois pas qu’il y ait d’autres établissements de ce genre. Après, en parallèle, je continue à travailler en dehors. En janvier prochain, je monte La mort de Danton de Georg Büchner, salle Richelieu au Français. J’ai hâte de m’y mettre, d’autant que je retrouve Loïc Corbery, qui devient un collaborateur privilégié.

Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore 

Théâtre du Peuple – Maurice Pottecher
40 rue du théâtre
88540 Bussang

Crédit portrait © Jean-Louis Fernandez
Crédit photos © Jean-Louis Fernandez

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