Simon Delétang, théâtre du peuple © Jean Louis Fernandez

Simon Delétang, romanesque directeur du théâtre du Peuple

Quelques jours après la dernière représentation de Leurs Enfants après eux, Simon Deletang revient sur l’expérience incroyable d’avoir adapté pour les élèves de l’Ensatt Lyon, le roman de Nicolas Mathieu, de le faire entrer en résonnance avec l’historique de la vallée bussenette. Par ailleurs, tout juste renouveler à la direction du Théâtre du Peuple, il livre quelques ressentis et quelques pistes pour l’avenir. 

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’adapter ce roman ? 
Leurs enfants après eux d’après le roman de Nicolas Mathieu
Théâtre du Peuple © Jean Louis Fernandez

Simon Delétang : un vrai coup de cœur de lecteur. J’ai adoré ce roman, j’en ai tout de suite senti la puissance littéraire. Il y avait longtemps, que je n’avais pas ressenti avec un roman contemporain, cette dimension populaire des grandes fresques qui parlent du quotidien. Je trouve qu’il assume pleinement cette sorte de comédie humaine, avec des descriptions de personnages extrêmement vivantes. En parallèle, étant le parrain de la promotion 80 de l’Ensatt Lyon, je cherchais un texte porteur pour la sortie d’école des treize jeunes comédiens-élèves qui la composent. Il y a eu donc comme une évidence, une connexion naturelle qui s’est faite. Par ailleurs, il est natif d’Épinal, il y avait donc une logique, après avoir travaillé avec Magali Mougel, de présenter au théâtre du Peuple des auteurs vosgiens. Je me suis donc lancé dans cette aventure, un peu folle, tout en retardant le plus tard possible la question de l’adaptation. J’ai décidé de faire confiance à ce pari, jusqu’au bout sans l’affronter. 

Comment adapte-t-on un roman tel que Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu, véritable fresque d’une humanité qui se heurte à sa propre incapacité à sortir de l’ornière dans laquelle la mondialisation l’a précipitée ? 
Leurs enfants après eux d’après le roman de Nicolas Mathieu
Théâtre du Peuple © Jean Louis Fernandez

Simon Délétang : Il faut faire des choix, accepter d’éluder certains sujets, ne pas parler de tout. Je suis plutôt intuitif. Je fais du montage, plutôt que de l’adaptation théâtrale. J’ai pris cela comme un travail de réalisateur. Dans un premier temps, j’ai gardé les extraits qui me bouleversaient, puis j’ai tissé autour le fil dramaturgique. C’est ainsi que la moto d’Anthony s’est imposée comme le liant entre les scènes, le ressort, le suspens, tout particulièrement dans les deux premières parties. C’est rhizomique, tout s’est construit à vue. La mise en scène s’est faite en même temps que l’adaptation au cours de répétitions. C’est pour cette raison d’ailleurs que je ne parle du contexte économique de cette vallée encaissée que dans les portraits de famille, au tout début du spectacle. Je n’ai pas voulu en sur ajouter. Je préfère me concentrer sur certains personnages comme celui d’Anthony, de Stéph, de Hassine, et ne garder qu’en filigrane le paysage industriel en déshérence de cette région imaginaire de l’Est de la France. Je voulais qu’on ait juste des images, des impressions, comme ces gamins qui jouent à l’ombre des hauts fourneaux. À la base, le spectacle devait se jouer en soirée, il ne devait pas excéder les deux heures. J’avais donc pris le parti de couper dans le texte et de mettre de côté notamment la question de l’immigration, de la drogue, de la colère qui habite la deuxième génération d’émigrés. Quand, en raison de la covid, nous avons su que nous jouerions en matinée. J’ai pu me permettre de remettre du fond, de raconter l’histoire de la mère, de réinjecter un peu du drame social qui irrigue le roman. Il était aussi important de dégager de l’ambiance très sombre du texte de Nicolas Mathieu, de la lumière, une forme de tendresse et de mettre en exergue l’humour sous-jacent de son écriture. L’autre gageure était de faire entendre au théâtre des voix qui y sont rarement invitées, celles des gens lambdas, de ceux qui vivent autour des lieux de cultures sans oser, sans imaginer même un jour y entrer. Le théâtre que je souhaite est là pour raconter le monde réel dans lequel il se trouve.  

Comment avez-vous procédé pour équilibrer les partitions de chacun des comédiens ? 
Leurs enfants après eux d’après le roman de Nicolas Mathieu
Théâtre du Peuple © Jean Louis Fernandez

Simon Délétang : Quand je me suis intéressé à Leurs enfants après eux, j’avais déjà l’envie de travailler sur un théâtre récit. Je savais donc qu’il n’y aurait aucun problème de démocratie de la distribution. C’était très important. Mais au-delà de cela, il y avait un vrai enjeu de théâtre de m’intéresser à la manière dont on fait entendre un roman sur scène sans avoir recours à des artifices, comme le fait si bien Julien Gosselin avec la vidéo. Dans mon approche, je souhaitais assumer complétement que le cinéma ne devait pas être sur scène, mais qu’il se fasse dans la tête des gens. Il faut du coup qu’au début, les spectateurs acceptent d’avoir face à eux des comédiens qui leur donnent les éléments de contextualisation, qu’ils entrent par ce biais au cœur du récit qui imperceptiblement prend vie sous leurs yeux. Petit à petit, le geste s’assouplit, la narration s’efface. Afin de garder une cohérence esthétique et scénique, j’ai tenu à ce que tous les dialogues soient face public. 

À votre arrivée à Bussang en 2017, vous avez élargi la saison estivale à l’automne. Est-ce que l’expérience continue ? 
Leurs enfants après eux d’après le roman de Nicolas Mathieu
Théâtre du Peuple © Jean Louis Fernandez

Simon Délétang : Oui, bien sûr. Je reprends ma tournée de LenzJe fais la dernière session côté ouest, fin octobre. Je vais aussi pouvoir terminer le parcours que j’avais initié en Alsace l’an passé, que j’avais dû interrompre en raison du confinement. À l’automne, on programme un spectacle dans la grande salle, Juste avant les forêts de Koltés, mis en scène par Mathieu Cruciani. Par ailleurs, nous reprenons bien évidemment, Faits d’hiver. Cette année, nous reprogrammons l’édition 2020 que nous n’avons pu présenter en raison de la crise sanitaire. Le principe est simple, chaque année, je commande à cinq auteurs – Frédéric SonntagSylvain LeveyMagali mougelEva Doumia et Eddy Pallaro, des pièces courtes, que cinq metteurs en scène invités montent dans un lieu atypique du village. Ensuite, nous imaginons un parcours, une balade qui permet aux spectateurs de découvrir ces créations par groupes de douze. 

Vous venez d’être renouvelé à la tête du théâtre du Peuple, qu’avez-vous envie d’impulser pour ce deuxième mandat ? 
Notre besoin de consolation est impossible à rassasier de Stig Dagerman
Théâtre du Peuple – Maurice Pottecher © Jean Louis Fernandez

Simon Délétang : Je voudrais aller plus loin dans la reconfiguration de l’été. Cette année, exceptionnellement, toujours en raison de la Covid, nous n’avons pas fait le spectacle de soir. Et j’ai trouvé cela plutôt pas mal. Les gens qui passent la journée, ne restent pas forcément. Du coup, nous envisageons pour l’année prochaine de ne pas ouvrir la salle le soir, mais d’imaginer autour du théâtre des formes satellitaires portées par des amateurs, notamment, d’inventer des choses in situ. Je souhaite aussi développer des projets de territoire nouveaux. Je travaille actuellement avec l’auteur Julien Gaillard et les Fergessen à une pièce qui a pour objectif d’aller à la rencontre des habitants de plateau des mille étangs et de leur mode de vie. Le point de départ serait Walden ou la vie dans les bois de l’Américain Thoreau. La recherche devrait durer trois ans. J’espère aussi lancer de nouveaux projets avec les scolaires. 

L’été prochain, reprenez-vous votre projet autour d’Hamlet impulsé en 2020 mais qui n’a pu voir le jour en raison des restrictions sanitaires ? 

Simon Délétang : En effet, avec Loïc Corbery nous avons imaginé une variation autour d’Hamlet. Trois pièces seront présentées – Hamlet de Shakespeare, l’Hamlet Machine de Muller et Hamlet à part qu’il avait créé au Français, il reprendra le rôle du prince du Danemark. Dans chacun des spectacles, la même troupe d’amateurs et de professionnels sera au plateau. C’est une belle gageure. J’ai hâte de commencer. D’autant que nous reprenons à l’automne, avec Loïc, au Studio du la Comédie-Française, Anéantis de Sarah Kane, que j’ai créé l’an passé mais qui ne s’est pas joué. Ce qui nous a permis de nous rencontrer dans le travail avant d’entamer les répétitions d’Alsace. 

Propos recueillis par Olivier Fregaville-Gratian d’Amore

Leurs enfants après eux d’après le roman de Nicolas Mathieu
Théâtre du Peuple

Crédit photos © Jean Louis Fernandez

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