corde.raide, le mal à l’épreuve de la banalité

Corde Raide © Simon Gosselin

Un bureau, le plus commun qui soit. Deux employés, l’une en tailleur, l’autre en chemise, font irruption, accompagnés par une femme à l’air grave, taciturne. Ses mains tremblent. Son mari n’est pas venu, et à la maison, ses enfants sont devenus mutiques. Le tableau est posé, mystérieux et tristement banal : une victime d’un événement traumatique prise dans un dialogue de sourds avec la bureaucratie raide supposée l’aider. L’ombre de Kafka plane aux quatre coins du plateau. « Je ne suis pas très « à l’aise », là », fait remarquer l’anonyme, dans la langue scandée et allusive de l’autrice anglaise debbie tucker green.

Au cours d’un dialogue à trois voix taillé à la lame de rasoir, corde.raide oscille entre une gravité abyssale et la banalité la plus quotidienne. D’un côté, l’image manquante d’un crime jamais nommé autour de laquelle le texte tergiverse tout du long, et l’inventaire glauque de méthodes de mise à mort ; de l’autre, le décor terriblement prosaïque du bureau. Distributeur d’eau, gobelets en plastique et fournitures IKEA détournent les conversations de leur fond, occupent même des réunions entières, comme une matérialité bête rattrapant le commun des mortels à chaque instant.

La mise en scène de Cédric Gourmelon s’en tient à cette froideur — les lignes claires des intérieurs de bureau, le nuancier limité à quatre couleurs : noir, bleu, gris, blanc. Quelques modulations de lumière lancent des appels vers ce trou noir autour duquel tournent les mots. Interprétés sans fausse note par Frédérique Loliée et Quentin Raymond, les personnages des deux employés de bureau tournent en circuit fermé. En contrepoint, Laetitia Lalle Bi Benie est brillante dans un personnage de victime auquel elle insuffle chair et épaisseur tout en ne faisant qu’un avec l’écriture de l’autrice. Naviguant un langage naturellement impuissant dans la saisie du réel le plus vif, celui du crime et de la mort, elle oppose aux employés de bureau l’expression d’une peine sans réconfort, qui se résout dans une transmutation de la victime en bourreau chargée par le symbole de la corde.

Si la pièce parvient à ne pas basculer dans le nihilisme stérile, c’est en renouant in fine avec le politique. La progression amorale de la pièce est conditionnée par la dérégulation outrée d’un système de justice dans lequel ne s’agite plus la moindre pensée. « Presque le futur » : ainsi tucker green situe-t-elle la pièce. D’où quelques ressemblances possibles avec le présent.

Samuel Gleyze-Esteban – Envoyé spécial à Béthune

corde.raide de debbie tucker green
Comédie de Béthune
138 Rue du 11 Novembre
62400 Béthune

Jusqu’au 27 septembre 2022 à 20h

Mise en scène Cédric Gourmelon
Traduction Emmanuel Gaillot, Blandine Pélissier et Kelly Rivière
Scénographie Mathieu Lorry-Dupuy
Lumières Erwan Orhon
Son Julien Lamorille
Régie générale Marzouk Hammed
Avec Lætita Lalle Bi Benie, Frédérique Loliée et Quentin Raymond

Crédit photos © Simon Gosselin

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