Dea Liane, une jeune artiste incandescente et ténébreuse

De l’école du TNS aux planches de l’Odéon, Dea Liane impose au fil des rôles sa présence intense, son jeu tout en nuances. Reine d’Égypte dans Antoine et Cléopâtre mis en scène par Célie Pauthe et enfin créé au CDN de Besançon -Franche Comté le 10 mars 2022, la jeune comédienne donne la réplique à Hélène Alexandridis dans Berlin mon garçon dont la tournée reprend ce mois de mars à Strasbourg. Rencontre avec une artiste flamme.

Berlin Mon garçon de Marie NDiaye - mise en scène de Stanislas Nordey - Déa Liane - répétition © Jean-Louis Fernandez

Quel est votre premier souvenir d’art vivant ?
C’est un souvenir assez flou – je devais avoir cinq ou six ans. Je me souviens que ma mère nous avait emmené mon frère et moi voir le ballet Casse-Noisette à l’opéra Garnier.
Je me souviens m’être sentie incroyablement heureuse, cachée et protégée dans la pénombre de la loge feutrée, émue et fière de vivre une chose en commun avec des centaines d’autres personnes. Il y avait quelque chose de merveilleux dans l’atmosphère, dans l’obligation même de rester silencieux, de regarder la scène, et les danseurs. J’étais fascinée par leurs corps, de gracieux et fragiles feux follets au centre de la salle immense. Avec mon frère, nous étions cois, calmés comme par magie par la musique de l’orchestre. Je me souviens en particulier d’avoir eu très peur pendant la scène où les souris apparaissent, où le casse-noisette prend vie.

Quel a été le déclencheur qui vous a donné envie d’embrasser une carrière dans le secteur de l’art vivant ?
Il y a en effet eu un déclencheur assez précis, et légèrement inavouable !
En 2010 – j’avais 20 ans – je suis partie vivre une année à Mexico pour un échange universitaire. Là-bas, je me suis retrouvée à vivre avec des comédiens mexicains un peu plus âgés que moi… Et je suis tombée amoureuse de l’un d’entre eux. J’ai totalement épousé leur mode de vie, assez bohème, je dois dire. À l’époque, ils avaient monté une pièce de Harold Pinter au rez-de-chaussée de notre maison, entièrement repeint en noir. J’avais fait l’ouvreuse, et je préparais des cocktails pour les spectateurs ! J’avais adoré cette sensation de vivre dans un théâtre.
À mon retour en France, j’étais obsédée à l’idée de faire du théâtre et je me suis inscrite au premier cours privé – très médiocre et hors de prix – que j’ai trouvé sur Internet. L’expérience mexicaine a été le déclencheur dans le sens où elle m’a fait sauter le pas ; mais je pense que le plaisir de la scène m’était venu plus tôt, à l’adolescence, quand je jouais beaucoup au piano et que je rêvais d’être concertiste.

Berlin Mon garçon de Marie NDiaye - mise en scène de Stanislas Nordey - Déa Liane © Jean-Louis Fernandez

Qu’est-ce qui a fait que vous avez choisi d’être comédien ? 
Je n’ai pas vraiment le sentiment d’avoir « choisi », car en y réfléchissant bien, je n’aurais peut-être pas fait ce choix ! Je crois qu’être sur scène a révélé quelque chose en moi que je ne soupçonnais pas, et j’ai ensuite intuitivement décidé d’aller vers cette expérience, la reproduire, la grandir, l’apprivoiser en quelque sorte. 
Dans mes toutes premières expériences au plateau il s’est « passé » quelque chose. C’était une sensation rare mais très forte, qui perçait de temps en temps. En commençant à jouer, je ne savais pas si je me sentirais bien sous le regard du public – et je n’étais pas du genre exubérant, je suis plutôt d’une nature pudique.
Au début, j’avais du mal à m’exposer, tout en sentant que c’était vers là que je voulais aller. Puis il a fallu d’une seule fois ; j’ai touché du doigt quelque chose qui m’a transportée. C’est un peu ce que je continue à chercher aujourd’hui… Une sensation de créer du réel dans un espace-temps inventé de toutes pièces, et que cette sensation de réel impacte ceux qui nous regardent, qui nous écoutent. 
Dès lors que j’ai senti cela, j’ai éprouvé un soulagement ; j’avais trouvé ma place. Je souffrais de ne pouvoir m’engager entièrement dans mes études de sciences politiques, de ne pas parvenir à me positionner dans un rapport aussi direct à la société, à l’état du monde. Le théâtre m’a offert une manière d’être au monde qui m’est proche, qui me passionne. 

Le premier spectacle auquel vous avez participé et quel souvenir en retenez-vous ? 
Je venais de commencer à prendre des cours de théâtre quand on m’a proposé mon premier rôle : c’était Marthe dans l’Échange de Claudel, une pièce que nous avions montée en amateurs avec des amis de Sciences Po. C’était un défi pour moi de porter ce texte sans presque aucune expérience de plateau ! 
C’était le soir de la première, et c’était la première fois de ma vie que j’allais jouer devant du public. Je m’étais sentie inhibée par la peur pendant les deux premiers actes, et soudain, à la fin, quelque chose de magique est arrivé. C’était la rencontre de plein d’éléments : dire ces mots-là, la manière dont j’arrivais enfin à respirer dedans, la sensation du corps de Louis Laine mort dans mes bras, la lumière aveuglante du projecteur – et tout à coup ce n’était plus laborieux, bien au contraire. J’y étais vraiment, dans sa réalité à elle, Marthe recevant le corps de Louis Laine, tout en ayant une conscience aiguë que nous étions sur scène. 
Parfois, on fait des rêves comme ça : on éprouve le sentiment de deuil en rêvant que l’on perd un être cher, et on se réveille persuadé de la vérité de ce que l’on a ressenti. Et pourtant, ce n’était qu’un rêve. Je trouve que le théâtre crée cet effet aussi. 

Antoine et Cléopâtre de William Shakespeare
Création à huis-clos au CDN de Besançon Franche-Comté - mise en scène de Célie Pauthe - Léa Diane ©  Marion Lefebvre

Votre plus grand coup de cœur scénique ? 
J’ai aimé beaucoup de spectacles – mais je repense en particulier à la mise en scène de Jean-François Sivadier du Misanthrope de Molière. C’était en 2013, il me semble et je me souviens que j’avais été emportée par l’enthousiasme en voyant ce spectacle. 
J’avais adoré la manière dont ça avait commencé : Vincent Guédon arrive au bord de la scène du Théâtre de l’Odéon au milieu du brouhaha de la salle, et en toute simplicité, dans les plein-feux, il improvise – ou joue à improviser – quelques Alexandrins pour nous demander d’éteindre nos téléphones portables. Et sans transition, les vers de Molière prennent le relais, Alceste arrive, et la pièce a commencé sans même qu’on s’en aperçoive. Nous étions littéralement « accrochés » par ce rapport public simple et frontal, souple, ludique. Je me suis dit : c’est comme ça que devait jouer la troupe de Molière. Sans quatrième mur, dans un rapport brut aux Alexandrins, sans essayer de faire oublier la structure du texte, bien au contraire. 
Toute la pièce s’est déroulée ainsi, dans la sensation que les vers étaient inventée au présent, sans jamais perdre le rythme des échanges, la profondeur des rapports. C’était incroyablement vivant et drôle. Et tragique à la fin – je me souviens que le retrait du monde d’Alceste m’avait bouleversée. 

Quelles sont vos plus belles rencontres ? 
Jérôme Filippi, mon professeur de piano quand j’ai passé mon diplôme de fin d’études à 18 ans. C’est avec lui que j’ai appris à intégrer la technicité de l’instrument, sans jamais oublier qu’il s’agit de jouer comme on parle, avec sincérité, avec toute son âme. Quand j’avais trop le trac, il me disait : écoute la musique.
Ensuite, il y a eu Marc Ernotte, mon professeur au Conservatoire du VIIIe arrondissement de Paris. C’est un pédagogue incroyable, en plus d’être un merveilleux comédien et un clown génial. Ce qu’il nous transmettait : le rapport au présent, à l’Autre. Lui, il disait tout le temps : « Qu’est-ce que ça vous fait ? »
Je citerai aussi Valentina Fago, rencontrée à la même époque, qui préparait beaucoup de mes amis à entrer dans des écoles de théâtre. Valentina, c’est la radicalité de l’artiste, l’engagement absolu, le culot d’être soi aussi.
Après, il y a eu la rencontre essentielle avec Stanislas Nordey au TNS, avec lequel j’ai immédiatement senti une proximité. J’ai aimé sa passion pour son travail, son enthousiasme, son exigence. Je lui suis très reconnaissante de m’avoir accompagnée à mon entrée dans ce métier. 
Enfin Pauline Haudepin – actrice, autrice et metteure en scène – et Salma Bordes – scénographe – qui sont deux amies très chères de mon groupe d’élèves au TNS, et également deux artistes avec lesquelles j’éprouve un plaisir infini à travailler. Je sens que nous avons encore de belles choses à faire ensemble et c’est très enthousiasmant. 

Antoine et Cléopâtre de William Shakespeare
Création à huis-clos au CDN de Besançon Franche-Comté - mise en scène de Célie Pauthe - Léa Diane © H. Bellamy

En quoi votre métier est essentiel à votre équilibre ? 
Je crois que mon métier de comédienne m’est essentiel précisément parce qu’il crée du déséquilibre dans ma vie… C’est parfois douloureux, mais je sens que je ne pourrais pas vivre autrement. Je pense avoir compris avec le temps que j’avais un certain besoin d’inconstance. Besoin d’être en mouvement, de traverser plusieurs vies, de me métamorphoser.
Le métier du théâtre – au sens large – m’est essentiel aussi pour le sentiment d’appartenance qu’il me procure. J’aime par-dessus tout les communautés qui se forment autour d’un spectacle, le quotidien partagé avec des êtres de tout âge, de toute provenance, ces proximités soudaines et éphémères qui n’en sont pas moins profondes pour autant. Cuisiner ensemble, se couvrir de cadeaux pour une première, faire la fête. Je trouve que nous avons beaucoup de chance dans ce métier, de travailler souvent avec une telle horizontalité dans les rapports, avec chaleur, avec soin. 

Qu’est-ce qui vous inspire ? 
J’aime me préparer par des biais très différents en fonction des projets. Ce peut-être, travailler un nocturne de Chopin, m’amuser à écrire un faux journal intime, me vaporiser d’un parfum un peu musqué que je cache dans ma veste de jeu. J’aime aussi tenir des carnets, y mettre tout et n’importe quoi, trouver des images, des visages, y coller des bouts de réalité. J’adore créer des fausses archives, les souvenirs réels d’un personnage inventé, mélanger un peu tout. 
Regarder d’autres acteurs jouer, aussi. Par exemple : regarder Meryl Streep jouer est très inspirant. Je ne m’en lasse pas. 
Et parfois ce que je trouve le plus aidant, c’est de ne rien faire de tout ça, c’est marcher sans penser à rien dans des rues, faire des courses inutiles, arriver un peu en retard… Si ma vie se referme trop longtemps autour d’un spectacle – bien que cela soit ma vie aussi – quelque chose s’assèche inévitablement. 

Antoine et Cléopâtre de William Shakespeare Création à huis-clos au CDN de Besançon Franche-Comté - mise en scène de Célie Pauthe - Léa Diane ©  Marion Lefebvre

De quel ordre est votre rapport à la scène ? 
Question délicate… Je dois dire que je suis une actrice assez traqueuse avant d’entrer en scène. Et puis comme pour beaucoup d’acteurs, une fois que j’y suis jetée, mon trac se dissipe. 
J’éprouve souvent beaucoup de plaisir à être sur scène, et les sensations que j’y éprouve sont addictives, en quelque chose. Mais malheureusement, c’est un plaisir fragile, et il tient à peu de choses qu’il disparaisse. Je dois être attentive à cela quand nous jouons. J’ai une certaine obsession du réel, et je veux que le réel advienne, fasse trembler la limite, que ce soit saisissant pour les spectateurs, qu’ils y croient, vraiment.
Cela arrive parfois, mais ça ne peut pas arriver tout le temps – et cela peut profondément m’affecter. L’idéal serait que j’arrive tous les soirs la mémoire totalement lavée… Et je n’y arrive pas tout le temps ! Mais au-delà de cette sensation individuelle, c’est toujours rassurant et joyeux de sentir que la scène est habitée par de multiples « acteurs », animés et non-animés, que le spectacle existe malgré nos inquiétudes et nos insatisfactions.

À quel endroit de votre chair, de votre corps, situez-vous votre désir de faire votre métier ? 
Je dirais : au creux de la poitrine (mon cœur) et dans ma bouche (mon besoin de parole/de mots). C’est drôle parce que j’ai écrit un spectacle qui s’intitule Le coeur au bord des lèvres. 

Avec quels autres artistes aimeriez-vous travailler ? 
J’ai toujours eu beaucoup de mal à répondre à cette question… Car il me semble qu’il existe tant d’artistes passionnants, bien au-delà de ceux que je pourrais connaître !
J’aimerais jouer dans une mise en scène de Jean-François Sivadier. Au cinéma, je rêverais de tourner avec Mathieu Amalric. J’aimerais jouer un texte de Claudine Galea

Chère chambre dePauline Haudepin © Jean Louis Fernandez

À quel projet fou aimeriez-vous participer ? 
Ça peut paraître un peu puéril, mais j’adorerais participer à un tournage de cinéma monumental, du genre film d’époque avec des centaines de figurants, une ville reconstituée, des costumes magnifiques, des fausses pluies et des brumes artificielles… Si ça se passe à la Belle Époque, c’est le rêve absolu. 

Si votre vie était une œuvre, quelle serait-elle ? 
Disons que j’aimerais bien que ma vie ressemble à un morceau de piano baroque : prélude et fugue avec thème et variations, et que les variations y soient improvisées, le plus possible, du mieux que l’on pourra.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Berlin mon garçon de Marie NDiaye
Création à Odéon – Théâtre de l’Europe en juin 2021
Durée 1h40

Reprise
du 1er au 5 mars 2022 au TNS

Mise en scène de Stanislas Nordey
collaboration artistique – Claire Ingrid Cottanceau
avec Hélène Alexandridis, Claude Duparfait, Dea Liane, Annie Mercier, Sophie Mihran, Laurent Sauvage
scénographie d’Emmanuel Clolus
costumes de Anaïs Romand
lumière de Philippe Berthomé
son de Michel Zurcher
vidéo de Jérémie Bernaert

Antoine et Cléopâtre de William Shakespeare
Création à huis-clos au CDN de Besançon Franche-Comté

Tournée
Du 13 mai au 3 juin 2022 aux Ateliers Berthier – Odéon – théâtre de l’Europe

Mise en scène de Célie Pauthe
traduction d’Irène Bonnaud en collaboration avec Célie Pauthe
Avec Guillaume Costanza, Maud Gripon, Dea Liane, Régis Lux, Glenn Marausse, Eugène Marcuse, Mounir Margoum, Mahshad Mokhberi, Mélodie Richard, Adrien Serre, Lounès Tazaïrt, Assane Timbo & Bénédicte Villain
Collaboration artistique de Denis Loubaton
Scénographie de Guillaume Delaveau
Costumes d’Anaïs Romand
Lumière de Sébastien Michaud
Son d’Aline Loustalot
Vidéo de François Weber

Crédit photos © Jean-Louis Fernandez, © H. Bellamy et Marion Lefebvre

 

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