Ecrire contre le déni

On me propose d’écrire un édito car je suis une artiste. Plus précisément une femme-artiste.

Mais quoi écrire en ce moment si particulier ? Y a-t-il un autre sujet de conversation, une autre préoccupation que ce fléau mondial qui est en train de décimer une partie de notre population ? Y a-t-il une autre réalité que notre angoisse, notre peur et notre peine face à cette pandémie qui emporte avec elle des êtres que nous aimons ? Quoi écrire quand on est en état de sidération ?

Nous nous pensions invincibles, nous nous pensions indestructibles, ce fléau nous répond que non, nous ne le sommes pas, pas plus que n’importe quelle autre espèce. Qui sommes-nous pour nous croire au-dessus ? Au-dessus, toujours, de tout ?

Dénier la réalité que nous sommes en train de traverser, dénier la propagation fulgurante du virus, dénier la nécessité des gestes-barrières pour se protéger et protéger les autres, dénier la saturation des hôpitaux et le manque de personnel soignant, dénier tout cela, ne serait-ce pas une manière de conjurer le sort, comme l’on conjurerait un mauvais sort, ne serait-ce pas une façon de croire – s’il est encore possible de croire cela – que rien de grave n’est en train de se passer sous nos yeux ? Ne pas écouter la parole de ceux et celles qui tentent de nous alarmer depuis des semaines sur la situation extrême que nous vivons aujourd’hui, ne serait-ce pas purement et simplement du déni?  Et, faire preuve de déni, ne serait-ce pas une manière de refuser de voir ce qui se passe réellement ?

Gouverner c’est prévoir, comme le disait Emile de Girardin. Mais pour prévoir, anticiper, prendre les justes mesures, encore faut-il écouter, n’est-ce pas ? Car si le gouvernement avait écouté, les tests, les masques, le gel, tout ce matériel de première nécessité, serait peut-être disponible, non ?

Et cette situation de déni a comme un goût de déjà-ressenti, un goût de déjà-trop-connu. Cette situation de déni, malgré moi, me replonge au 29 janvier dernier, quand, seule dans mon petit appartement, j’ai appris les 12 nominations pour « J’accuse », le film de Roman Polanski. Hébétée j’étais, sidérée même, pantoise. Pourtant, j’avais entendu les 12 témoignages de ces femmes qui l’accusaient d’agression sexuelle et de viol. Et, si moi j’avais entendu leurs paroles, comment était-ce possible que ceux et celles qui votent ne les aient pas entendues ? Alors oui bien sûr il y a la présomption d’innocence vous me direz mais bon quand même, 12 femmes qui portent plainte ce n’est pas rien, enfin ce n’est pas rien si on prend le temps de les écouter…

Mais les écouter, c’est « prendre la mesure de ». Et « prendre la mesure de » c’est donner du poids à la parole des dominés face à celle des dominants, comme l’a si bien exprimé Virginie Despentes dans sa tribune du 1er mars publiée dans Libération.

Et je comprends pourquoi, soudain, malgré moi, le lien s’opère entre la situation de ces femmes qui prennent la parole et ce fléau que nous vivons aujourd’hui. Ce qui les relie, ne serait-ce pas purement et simplement le déni justement ? Le déni de la parole ? Le déni de la parole des dominés ?

Ne pas condamner Polanski et tous les autres, ne serait-ce pas justement dénier la parole de ces 12 femmes qui se sont exprimées et avec elles, Adèle Haenel et toutes les autres victimes ? 

Attendre que le COVID-19 fasse des milliers de morts dans les pays voisins et contamine une part conséquente de notre population avant que le gouvernement décide enfin de prendre des mesures efficaces, ne serait-ce pas justement dénier la parole des soignant.e.s et de tou.te.s ceux et celles qui en sont victimes ?

Peut-être n’est-il pas nécessaire de devenir à son tour une victime pour sortir du déni, peut-être faut-il simplement (ré)apprendre à écouter la parole de ceux et celles qui essaient tant bien que mal de nous alerter sur une réalité.

On croit difficilement aux fléaux lorsqu’ils vous tombent sur la tête.
Albert Camus, La peste

Pauline Ribat, actrice/autrice/metteuse en scène, et directrice artistique de la cie Depuis l’Aube

Depuis l’aube (Ode aux Clitoris) de Pauline Ribat

Crédit photos © Amandine Gaymard et © Didier Grappe

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