Ultra violente solitude

Face à l’individualisme grandissant de nos sociétés, à la peur de l’autre qui gangrène les rapports humains, le chorégraphe taïwanais Po-Cheng Tsai de la compagnie B.DANCE signe de sa plume énergique, furieuse, une pièce pour huit danseurs à l’intensité âpre, à la beauté saisissante, brutale. Inspirée d’une Thriller, Rage touche en plein cœur.

Corps inerte sur le devant de la scène à la vue des spectateurs qui s’installent, une danseuse, le regard éteint, perdu, semble avoir été abandonnée là. Un noir, le silence. Elle s’anime. Parcourue d’étrange spasme, ses mouvements se font saccadés, frénétiques. Noir à nouveau, puis sans un bruit, tout recommence. Les mêmes gestes, le même enchaînements, la même fureur semble la posséder. D’autres interprètes, visages fermés, la rejoignent sur le plateau, l’observent, la jugent. 

Une distance se crée, un rejet. Dépossédée de son humanité, elle est une étrangère, une exclue. La colère, presque la haine, s’empare du plateau. Les rapports sont troubles, teintés d’une colère incontrôlable. Face à l’autre, les sentiments se cristallisent. On plonge dans les recoins sombres, ténébreux d’un monde en perdition où la bonté, la bienfaisance, la fraternité n’ont plus leur place. 

Librement inspiré du film éponyme du réalisateur japonais Lee Sang-il, sorti en 2016, ainsi que du thriller de Yoshida Shuichi, publié en 2014, dont il est adapté, Rage est un cri d’alarme, un geste d’une violence inouïe. En s’emparant de ce sujet, Po-Cheng Tsai fait le portrait noir d’une société qui a vendu son âme au diable. L’Homme n’est plus, il s’est transformé en bête féroce. Individualiste, il s’est enfermé dans son univers s’éloignant du reste des mortels. La solitude a gagné son existence. Il ne reconnait plus l’autre comme un égal, mais comme un ennemi. La promiscuité, l’obligation de supporter l’autre, son contact, l’ont rendu profondément misanthrope, cynique. 

Le vivre-ensemble a explosé en mille éclats. Les êtres se cherchent, se trouvent pour mieux se repousser. Ballotés, jetés, tirés, secoués, les corps n’ont plus de consistance, de réalité. Ils sont devenus des entités étranges. Emportés par la fureur nichée dans leur corps, les interprètes se déchainent comme de beaux diables, font éclater la barbarie, la brutalité jusque-là contenue, retenue. 

Mettant en scène les affres de nos sociétés contemporaines, Po-Cheng Tsai signe un spectacle coup de poing à l’esthétisme froid, saisissant. Porté par huit danseurs et danseuses d’exception, Rage séduit par sa beauté sauvage, son rythme effréné, hypnotique, sa fièvre transcendantale aliénante. C’est fort, c’est intense. C’est à voir absolument. 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Avignon


Rage de B.DANCE
Festival d’Avignon le OFF
Taïwan in Avignon
Les hivernales 
Rue Guillaume Puy
84000 Avignon 
Jusqu’au 20 juillet 2019 à 12h15 
Durée 45 min


Chorégraphie de Po-CHeng Tsai
avec Chien-Chih Chang, Chin Chang, Sheng-Ho Chang, Yu Chang, I-Han Huang, Ming-Hsuan Liu, Li-An Lo, Yi-Ting Tsai

crédit Photos © Ren-Haur Liu

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