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Romane Bohringer « occupée » follement par les maux d’Annie Ernaux

Il y a des émotions incontrôlables, des états psychologiques qui s’emparent viscéralement de nos pensées jusqu’à l’aliénation. Certaines amours que l’on croyait depuis longtemps éteintes ont cet étrange et grisant pouvoir. S’emparant du texte obsessionnel d’Annie Ernaux, Romane Bohringer, sous la direction virtuose de Pierre Pradinas, donne intensément vie à cette femme occupée par une autre.

Après 6 ans d’une passion charnelle, où elle prenait tous les matins, plaisir à tenir au creux de sa main le sexe raide de W, la belle quarantenaire (éblouissante Romane Bohringer) a décidé de mettre fin à cette histoire qui n’avait pas de lendemain. Devenus amis, les anciens amants sont heureux de se retrouver, de parler de leur vie. Tout allait pour le mieux, jusqu’au jour où W emménage chez sa nouvelle compagne, une universitaire d’une cinquantaine d’années, mère d’une adolescente et habitant le très chic 7e arrondissement.

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Insidieusement, cette femme, dont elle ne connaît ni le nom, ni le visage, va prendre possession de son corps et, jusqu’à l’obsession envahir ses pensées. Traquant les moindres indices de cette nouvelle réalité, cherchant compulsivement toutes les informations qu’elle peut recueillir sur cette étrangère qui a fait son lit dans celui qu’elle a pourtant délaissé, elle ne vit qu’à travers elle, qu’en fonction d’elle. Incapable de contrôler cette pulsion, cette jalousie qu’elle a bien du mal à comprendre, elle dérive 6 mois durant « occupée » littéralement par l’autre.

Avec gourmandise et fougue, Romane Bohringer fait siens les maux d’Annie Ernaux. Campant avec justesse, cette professeure de lettres, a qui tout semble sourire et pourtant esseulée, elle invite à cet étrange voyage au cœur de l’obsession, de la folie irrépressible. Habitant le texte salvateur et autobiographique de l’auteure, dont l’œuvre est régulièrement distinguée par des prix littéraires, la comédienne plonge avec un plaisir non dissimulé dans cette vie (dé) possédée par une autre. Tentant de se rebeller, haïssant cet état psychologique qui la maintient dans un ailleurs qui lui est si étranger, elle éprouve la brûlure obsédante de n’être plus l’aimée, de n’être plus l’unique. Non, d’ailleurs qu’elle veuille reprendre sa place d’amante de W, là n’est pas la question, mais bien qu’elle envie l’autre sans véritable raison, sans aucune logique.

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S’appuyant sur un ingénieux jeu d’ombres et lumières et une succession de vidéos matérialisant les pensées de la narratrice, Pierre Pradinas, tel un chef d’orchestre minutieux et inventif, s’amuse de l’instrument Romane Bohringer pour en tirer moultes sonorités, tonalités et émotions. Totalement habitée par son personnage, du rire à la rage, de la compassion aux « pétages de plomb », elle est cette jalouse raisonnée et barrée. Accompagnée sur scène par le brillant compositeur Christophe « Disco » Minck, la lumineuse comédienne livre une partition bouleversante et prenante.

Au-delà des mots, L’occupation est une immersion totale, radicale dans l’esprit tortueux d’un(e) ancien(ne) amant(e) qui n’a plus le premier rôle dans la vie de l’autre. Captivant par la musicalité crue et simple du texte, cette pièce, adaptée avec délicatesse du roman d’Annie Ernaux, bouleverse et prend aux tripes tant elle fait écho à nos propres démons.

Par Olivier Fregaville-Gratian d’Amore


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L’occupation d’après le texte d’Annie Ernaux © Editions Gallimard
La Coursive – Scéne Nationale de La Rochelle
4, Rue St Jean du Pérot
17000 La Rochelle
Jusqu’au 17 mai 2018

Reprise au théâtre de l’Œuvre du 4 octobre au 2 décembre 2018
Durée 1h10

mise en scène Pierre Pradinas
scénographie Orazio Trotta, Simon Pradinas
lumière Orazio Trotta
images Simon Pradinas

avec Romane Bohringer et à la musique Christophe « Disco » Minck

création, le mardi 13 mars 2018 à Bonlieu Scène Nationale Annecy

Crédit photos ©Marion Stalens

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