Les Chiens de Navarre sonnent l’hallali de la famille

Sous les arches métalliques de la Grande halle de la Villette, le noël orchestré par la meute carnassière de Jean-Christophe Meurisse vire au jeu de massacre, au règlement de compte féroce. Déchiquetant la famille à coups de crocs acérés, la compagnie reformée des Chiens de Navarre fait dans le trash, le vulgaire, l’outrancier. Un spectacle jubilatoire « too much » et « no limit » ! 

Toute la famille est réunie autour de la fameuse dinde aux marrons. Les parents, (Lorella Cravottaet Olivier Saladin, transfuges des Deschiens), des retraités baba-cools, se font face. Les deux fils, l’ainé névrosé (Alexandre Steiger), le petit dernier, relax, (Hector Manuel), la fille neurasthénique (Judith Siboni), les pièces rapportées, le beau-fils introverti (Vincent Lécuyer), la belle-fille effacée (Charlotte Laemmel), complètent le tableau. Les discussions vont bon train. Dans ce brouhaha inaudible, festif, où personne n’écoute vraiment, le père essaie de prendre la parole, d’obtenir le silence, il a une annonce à faire. Et là c’est le drame. Sans avoir consulter leurs enfants, qu’ils ne peuvent plus voir en peinture, sa tendre moitié et lui ont vendu la maison. Noel en famille, c’est fini. Ils se cassent au Portugal se dorer la pilule, prendre du bon temps. 

Sonnés mais pas abattus, la progéniture crie, hurle, se rebelle. Les rancunes, les rancœurs, les regrets explosent en déluge hystérique de mots plus orduriers les uns que les autres. Disséquant au scalpel les non-dits, tailladant à pleines dents les secrets bien gardés, Jean-Christophe Meurisse et sa horde sauvage mettent la famille petite-bourgeoise en pièces avec un malin plaisir, une crudité rare, poisse. Ils n’y vont pas avec le dos de la cuillère, c’est le moins que le puisse dire. Passant de l’humour potache aux blagues scato, du ton ironique à la franche vulgarité, clairement assumée, ils surlignent, à gros traits certes, mais avec une acuité fine, les travers de nos sociétés. Le père est misogyne, la mère, une Médée en puissance – une pépite de drôlerie -, les enfants égoïstes, détraqués, névrotiques. 

Plaçant la table au centre d’un dispositif bi-frontal, Jean-Christophe Meurisse convie le spectateur à la fête. Pas d’échappatoire possible, il est le témoin de ce carnage barbare, de cette boucherie verbale autant que visuelle. Tout y passe jusqu’à l’indigestion, le suicide, le meurtre, le cannibalisme, l’infanticide, la diarrhée. Rien n’est épargné à un public hilare, qui en redemande, qui veut du trash, de la vanne lourdingue, de la loufoquerie notamment barrée. Entonnant Bruel et Bibi, il se fend la poire, jusqu’au malaise, parfois l’écœurement. 

Rien n’arrête ses Chiens fous de Navarre. Pas de limites, pas de tabous, tout doit prêter aux rires, tout est sujet de railleries. Alors oui parfois ça va trop loin, ça choque le coincé, ça offusque la bourgeoise venue s’encanailler. Oui, ça manque de subtilités. Mais que c’est bon de rire à gorges déployées, de se sentir libre, ne pas être jugé. Porté par une troupe désopilante, déjantée, Tout le monde ne peut être orphelins est une immense éclat de joie graveleux autant que poétique en cet hiver gris. 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Tout le monde ne peut pas être orphelins des Chiens de Navarre
Création aux Nuits de Fourvière
Grande halle de la Villette
211 Avenue Jean Jaurès
75019 Paris
Jusqu’au 7 décembre 2019
Durée 1h30

Tournée 
Du 14 au 15 décembre 2019 au POC Alfortville
Du 18 au 20 décembre 2019 Nouvelle Scène Nationale de Cergy-Pontoise
Du 9 au 18 janvier 2020 à la MC93
Du 21 au 28 janvier 2020 au ThéâtredelaCité – CDN Toulouse Occitanie
Du 5 au 6 février 2020 au Manège scène nationale de Maubeuge
Du 11 au 15 février 2020 au Volcan scène nationale du Havre
Du 26 au 27 mai 2020 la Comète scène nationale de Châlons-en-Champagne
Du 2 au 14 juin 2020 au Théâtre des Bouffes du Nord, Paris

Mise en scène de Jean-Christophe Meurisse
Collaboration artistique d’Amélie Philippe 
Avec Lorella Cravotta, Charlotte Laemmel, Vincent Lécuyer, Hector Manuel, Olivier Saladin, Judith Siboni & Alexandre Steiger
Régie générale de François Sallé 
Régie générale et plateau de Nicolas Guellier 
Décors, construction de François Gauthier-Lafaye 
Création Lumières de Stéphane Lebaleur & Jérôme Perez 
Régie lumières de Stéphane Lebaleur 
Création son d’Isabelle Fuch & Jean-François Thomelin 
Régie son d’Isabelle Fuchs & Pierre Routin 
Costumes, régie plateau de Sophie Rossignol

Crédit photos © Philippe Lebruman

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