L’art vénéneux de l’absurde par Bélier-Garcia

Au Quai à Angers puis à la Tempête, Frédéric Bélier-Garcia concocte un diptyque drôle, piquant, en combinant une pièce délicieusement absurde du russe Viripaev et une autre plus loufoque de l’un des maitres du Vaudeville français Labiche. S’appuyant sur des comédiens tout feu tout flamme, il signe un mix théâtral quelque peu boiteux mais savoureusement grinçant.

Un immense canapé vert foncé trône au centre de la scène. Il semble un peu perdu dans ce grand espace vide qui ressemble plus à une boîte de nuit, un club de jazz qu’à un salon bourgeois. Au fond, sur une estrade, des instruments attendent d’être utilisés. En attendant que le public s’installe, un des comédiens vient titiller la batterie, un autre effleurer une corde de guitare. Ils s’échauffent avant de monter sur le ring, d’entrer dans la danse. D’un côté, il y a Robert (désopilant Jean-Charles Clichet) et sa pétillante femme, Sarra (inénarrable Camille Chamoux), de l’autre un ami de longue date, Donald (hilarant Stéphane Roger). Entre eux, un secret, un mensonge qui va mettre à mal leurs croyances, leur tranquillité d’esprit. 

Où était donc Markus, le frère de Robert, lundi dernier ? avec Sarra ou avec Donald. La question paraît peut être saugrenue, voire ridicule. Mais sous la plume ciselée, absurde à souhait de Viripaev, elle devient vitale, cruciale. Derrière les sourires, les caresses, campant chacun sur leur position quitte à prendre à témoin par téléphone femme, voisine, Markus lui-même, la pièce vire au burlesque, au tragicomique à la démence. Tous sont enferrés dans leurs mystifications, leurs contre-vérités, révélatrices de leur malaise, de leur incapacité à vivre. Par touches, leur monde de façade s’écroule. L’adultère, les névroses, l’impossibilité d’aimer, de croire en dieu, font jour. Les fantômes de la psychothérapie, en réponse à tous les petits couacs de la vie, hantent le plateau. 

S’emparant avec ingéniosité de cette satire caustique de la vacuité de la petite bourgeoisie, soulignant avec finesse par un surjeu délibéré toute l’absurdité du texte, Frédéric Bélier-Garcia signe un vaudeville intello entre hilarité mordante et rires grinçants. Porté par trois comédiens excellents, faisant feu de tout bois, Les guêpes de l’été piquent avec malice en cet fin d’automne pluvieux. Loin de s’arrêter en si bon chemin, le metteur en scène, directeur du Quai d’Angers, dont il va bientôt céder les rênes à Thomas Jolly, accole à cette première pièce courte, une autre plus classique de Labiche

Changement de décor. De grands voilages blancs, viennent recouvrir l’espace. Le ton est plus léger, la veine drolatique plus traditionnelle. Si le couple est mis à mal, les mensonges, les doutes rongent les sangs, le comique de situation fait le reste. Plutôt bien ficelée, L’affaire de la rue de  Lourcine manque toutefois de rythme et se perd dans une scénographie trop grande. La présence d’un quatrième larron – épatant Sébastien Eveno –pimente l’ensemble, mais ne suffit pas à dynamiser la farce, à la mettre au même niveau de puissance absurde que la pièce de Viripaev

Ne boudons pas pour autant notre plaisir, l’association des deux textes, qui peut paraitre au premier abord curieux, fonctionne plutôt bien. Le travail précis de Frédéric Bélier-Garcia, l’interprétation décapante des comédiens, laisse éclater la faille désopilante des rapports humains, la férocité caustique derrière les farces boulevardiennes. Un moment frais, réjouissant !

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Les guêpes de l’été nous piquent encore en novembre d’Ivan Viripaev & L’affaire de la rue de Lourcine d’Eugène Labiche
Théâtre de la Tempête 
La cartoucherie 
Route du Champ de Manœuvre
75012 Paris
Jusqu’au 1er décembre 2019
Durée 1h45

mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia assisté de Caroline Gonce 
Traduction du texte de Viripaev de Tania Moguilevskaia et Gilles Morel 
Avec Camille Chamoux, Jean-Charles Clichet, Sébastien Eveno, Stéphane Roger 
décors de Jacques Gabel 
costumes de Colombe Lauriot Prevost 
musique de Sébastien Trouvé

Crédit photos © Pascal Victor / ArtpressCom

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