Instants brefs de vies croisées à l’Odéon

Aux Ateliers Berthier, pour la quatrième fois, Stéphane Braunschweig donne corps, pour notre plus grand plaisir, à l’écriture âpre, concise du norvégien Arne Lygre. La mise en scène épurée, sèche, laisse toute la place à cette analyse sans concession des rapports humains. Une fuite en avant portée par une troupe au cordeau ! 

Devant deux murs blancs, immaculés, cinq chaises de la même couleur virginale sont plantées dans quelques centimètres d’eau. Pas un bruit ne vient perturber cette image pure, ce tableau vide où tout reste à écrire. De chaque côté de la scène, deux femmes apparaissent. L’une est l’amie (extraordinaire Virginie Colemyn), l’autre une personne (rayonnante Chloé Rejon). Elles se connaissent, ont un point commun. L’ex-mari de l’une et maintenant l’époux de l’autre. Les rancœurs sont passées, en apparence. Elles peuvent se parler librement, se soutenir. Plus d’hypocrisie, tout doit être dit. Leur relation est entre amour et haine. La première pleure sur sa solitude, son incapacité à retrouver l’amour. La seconde trompe allégrement l’homme de sa vie, se laisse aller à ses coups de cœur. Ils lui seront fatals. 

En six séquences qui s’enchaînent avec une fluidité confondante, une vingtaine de personnages vont se croiser, des destins vont se percuter, des vies se briser. Amis, connaissances, ennemis ou inconnus vont se rencontrer pour le meilleur et pour le pire. Chacun des six comédiens passe d’un rôle à l’autre, d’un sexe à l’autre, change au gré des récits de perspective, de point de vue. Tour à tour, victime ou bourreau, ils nous entraînent dans un tourbillon émotionnel, au cœur des liens sociétaux qui unissent les êtres. 

Plume acérée, économe, Arne Lygre décortique avec une précision clinique les rapports humains et en donne une lecture glaçante autant que vibrante. Il ne laisse rien au hasard, rien ne lui échappe. Il conte avec acuité la vacuité des hommes, leur besoin de l’autre, leur peur de la nouveauté. Plongeant dans l’intime, dans l’eau sombre d’une humanité généreuse autant qu’inquiétante, il esquisse de courts moments de vie, de plus en plus rapides, de plus en plus cinglants. 

Tout n’est pas heureux, tout n’est pas désespéré. Ici, l’existence, les liens sociaux se font et se défont. Les corps s’attirent, se repoussent. La mort, l’amour, l’amitié servent de terreau à cette pièce chorale que met en scène avec finesse Stéphane Braunschweig. A l’aise avec les mots du norvégien, avec la nature froide de son écriture, il en souligne toute la simplicité, la richesse, la vivacité. 

S’entourant d’une troupe de comédiens, tous remarquables – Anne Cantineau, Virginie Colemyn, Cécile Coustillac, Glenn Marausse, Pierric PlathierChloé Réjon et Jean-Philippe Vidal – et grâce à une scénographie aquatique particulièrement efficace, le directeur de l’Odéon – Théâtre de l’Europe touche juste et signe avec Nous pour un moment, l’un de ses meilleurs spectacles. Un moment de théâtre saisissant ! 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Nous pour un moment d’Arne Lygre
Odéon – théâtre de l’Europe – Les ateliers Berthier
1 Rue André-Suarès
75017 Paris
Jusqu’au 14 décembre 2019
Du mardi au samedi à 20h00 et le dimanche à 15h00
Durée 1h35


Mise en scène de Stéphane Braunschweig assisté d’Yannaï Plettener
traduction française de Stéphane Braunschweig et Astrid Schenka
avec Anne Cantineau, Virginie Colemyn, Cécile Coustillac, Glenn Marausse, Pierric Plathier, Chloé Réjon et Jean-Philippe Vidal
Collaboration artistique Anne-Françoise Benhamou 
lumière de Marion Hewlett
costumes de Thibault Vancraenenbrœck
son de Xavier Jacquot 
maquillages/coiffures de Karine Guillem


Crédit photos © Elizabeth Carecchio

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