Une pièce sous influence © Virginie Meigne
© Virginie Meigne
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« Une pièce sous influence », un pas de côté au bord du gouffre

Martin Legros et Sophie Lebrun imaginent la soirée laborieuse de deux couples qui ne se supportent pas. Une écriture mordante à laquelle la mise en scène confère progressivement de belles nuances.

Un chevalier (Martin Legros) et une mariée assassinée (Sophie Lebrun) s’aventurent dans cette maison où tout, des confettis dispersées au sol au lustre vacillant, évoque une grande gueule de bois. Le couple rentre du carnaval où il a croisé les futurs acquéreurs du lieu, un ménage bon chic bon genre (Inès Camesella et Baptiste Legros) pour lequel l’argent n’est pas un problème. Comme le rappelle son mari Mathias, Anna les a immédiatement détestés. Elle les a pourtant invités. Pourquoi ? On ne sait pas. Mais une fois les convives sur le perron, la question est sans importance : il va falloir faire avec. La soirée s’éternise et à mesure que les conversations s’enlisent, les potentiels terrains d’entente se voient compromis. Pourtant la soirée se prolonge. Envers et contre tout.

Dans ces dialogues où le décalage est la norme, ce qui compte, c’est davantage l’intention que ce qui est dit. Toute communication n’est-elle pas un désir de communiquer ? N’y a-t-il pas quelque chose de salvateur dans ces présences extérieures ? Anna voit soudainement dans ces échanges en surface le moyen d’oublier l’abysse au-dessus duquel tous dansent tant bien que mal. Elle impose l’anecdotique dans les moments de tension les plus insolubles, s’enlise dans d’interminable quiproquos dont l’aspérité détonne avec ce qui est communément admis. Quant à son mari Mathias, il trouve dans ce couple catholique le moyen simple d’exorciser cette rage sourde, cette colère qui ne le quitte pas. Tous deux cristallisent une tension qui va croissant.

Anna et Mathias piétinent allègrement les conventions sociales. Le couple, imperméable au malaise ambiant, est tantôt intrusif, cassant, grossier. Derrière le rire grinçant qu’on doit à cette honnêteté fulgurante, une tension se devine partout. C’est l’éléphant au milieu de la pièce. Et à l’image du lustre, la pièce bascule.

De l’écriture aux conventions de jeu, Une pièce sous influence détourne en permanence. S’il est flagrant au début, l’absurdité du costume est très vite un non-sujet. On ne s’étonne pas de voir Batman et un chevalier pérorer sur un mur porteur. L’improbable ne réside pas tant dans les échanges mais le fait même qu’ils aient lieu. Ces conversations sont écrites parce qu’elles ne seront sans doute jamais dites. Tout ce qui est évité dans notre monde social, par peur du conflit, pas lâcheté, par respect, prend place au plateau.

Derrière ces échanges ciselés qui rappellent parfois ceux de Démons de Lars Norén, la cruauté se fraye toujours un chemin. Mais c’est sans doute en évoquant l’univers de John Cassavetes que la pièce livre une clé de lecture majeure. Anna et Mathias rejouent inlassablement une même scène d’Opening Night, le titre évoque Une femme sous influence. Les parallèles entre le couple de la pièce de Martin Legros et celle de John Cassavetes sont nombreux, des idées farfelues d’Anna au déni sans borne de son mari.

Sophie Lebrun donne de la chair, du relief et de la nuance à ce personnage exubérant par un jeu d’une grande sensibilité. Il semble qu’après chacune de ses gesticulations, Anna pourrait tomber. Et c’est là le tour de force de cette pièce, laisser penser que c’est avec son humour mordant qu’elle entend nous saisir alors que dans ce jeu d’équilibriste au bord du gouffre, ce qu’il faut, en fait, c’est se préparer au vertige. 


Une pièce sous influence de Martin Legros
Festival Off Avignon
11 · Avignon
11 boulevard Raspail 84 000 Avignon
Du 30 juin au 21 juillet 2024 à 10h, relâche lundi
Durée 1h35

Mise en scène Sophie Lebrun et Martin Legros
Avec Inès Camesella, Sophie Lebrun, Baptiste Legros, Martin Legros, Nicolas Tritschler
Assistanat à la mise en scène Loreleï Vauclin
Création son, musique live et régie générale Nicolas Tritschler
Création son, régie son Pierre Blin
Lumière Audrey Quesnel
Scénographie et régie plateau Antoine Giard
Construction du décor et conseils Ateliers de la Comédie de Caen, Salvatore Stara, Anatole Badiali, Thomas de Broissia et Antoine Giard
Costume Loona Piquery
Piano Andjelka Zivkovic

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