© Gauthier Thypa
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« Cicatriciel », fragments d’une existence intersexe

Au 11 · Avignon, Sarita Vincent Guillot livre un monologue cru sur l'intersexuation. Des mots placés sur ce tabou de société qui portent en eux un potentiel salvateur.

À travers des fragments de son existence, Sarita Vincent Guillot (qu’interprète sur scène Vincent Bellée) brosse un autoportrait dans lequel les cicatrices sont un fil rouge. En effet, aux yeux de la médecine, Sarita, c’est d’abord un corps. Un corps cartographié par les blessures. Un corps à classer dans deux catégories étroites : homme ou femme et qui résiste à cette binarité rigide. Un corps qui peine à répondre aux injonctions de la masculinité hégémonique et de la féminité classique et qui de ce fait, défie les certitudes du monde médical. Les questions restent en l’air et on le lui fait payer. Pourtant, l’artiste sait formuler des réponses, qu’elles soient d’une ironie mordante ou d’une grande lucidité.

Cette honnêteté lui vaut pourtant des réactions hostiles dans son environnement familial et même dans le cadre de sa relation amoureuse. C’est d’ailleurs sur cette dimension communautaire que l’écriture se montre particulièrement habile. Loin de se cantonner aux existences intersexes, Cicatriciel brosse un tableau tout en nuances de gris d’un milieu LGBTI désuni et dans lequel les injonctions à la performance demeurent particulièrement prégnantes. Il y est notamment question des relations libres et des saunas mais aussi du réconfort que les intersexes peuvent trouver auprès de la communauté trans. Chez Sarita Vincent Guillot, la réflexion est féconde. Sans rien taire de ses difficultés, ce personnage cherche inlassablement des solutions.

Cicatriciel de Sarita Vincent Guillot © Gauthier Typa
© Gauthier Thypa

Dès les premières minutes, les pensées parasites sont au centre du récit, c’est le réel qui fait figure d’intrus. Sarita fume des roulées dans un salon de jardin aux côtés du petit fantôme qui écoute patiemment ses doléances. Le monde extérieur s’immisce par bribes, craché par de grosses enceintes. Que répondre à ces voix qui trahissent sans cesse des velléités d’abandon ? Que faire de cette violence constante à laquelle il est impossible de s’habituer ?

Ces questions se rappellent au personnage à travers une série de souvenirs à l’enchaînement parfois hasardeux. L’analyse et les dialogues se répondent. En rejouant le réel, Sarita Vincent Guillot tente de le déjouer. Cette version commentée de sa propre existence est une reprise de contrôle, car enfin, ses pensées parasites ont une chambre à écho.

Dans la mise en scène de Yann Dacosta, les plantes offrent un semblant de sérénité. Amassées au lointain, elles font office de contre-culture, comme si la plénitude du vivant compensait l’âpreté de la vie. Dans le même esprit, la musique d’Anne-Laure Labaste offre une densité soudaine et bienvenue à ce monologue et lui permet aussi de respirer. Ces espaces ménagent un semblant de sérénité. Musique et jardinage offrent un peu de lumière à cette sédentarité subie. Et c’est sans doute là la force de Cicatriciel qui non content d’informer sur les existences intersexes, celles-là mêmes que tout contraint à l’isolement, à l’anormalité, leur offre à travers sa mise en scène un véritable salut. À l’heure où les spectacles sur le sujet se comptent sur les doigts d’une main en France, l’enjeu n’est pas moindre.


Cicatriciel de Sarita Vincent Guillot
11 · Avignon
11 boulevard Raspail
84 000 Avignon
du 2 au  21 juillet à 17h – Relâches les lundis  8 et 15 juillet 2024
Durée 1h15

Mise en scène de Yann Dacosta
Avec Vincent Bellée et Anne-Laure Labaste
Création musicale Anne-Laure Labaste
Création et régie lumière Marc Leroy
Création et régie son Antonin Barteau

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