Valérie Dréville en quête d’Un sentiment de vie

Un sentiment de vie, Valérie Dréville, Claudine Galéa, Émilie Charriot © Jean-Louis Fernandez

Au Théâtre national de Strasbourg, sous l’œil d’Émilie Charriot, Valérie Dréville interprète le monologue de Claudine Galea, paru l’an passé aux éditions Espaces 34. Un solo d’une grande épure, en forme d’adresse à Falk Richter.

L’adresse à Falk Richter, raccourci à son seul prénom tout au long de la pièce, inscrit d’emblée Un sentiment de vie dans un cadre précis. Claudine Galea, autrice associée au TNS, entame l’écriture sur commande de Frédéric Vossier, directeur éditorial de la revue Parages, pour son cinquième numéro, dédié à l’auteur allemand. Le texte est mis en scène une première fois par Jean-Michel Rabeux, avec Claude Degliame, au Théâtre de la Bastille en 2021. Il fait aujourd’hui l’objet d’une seconde adaptation, plus éthérée, avec Émilie Charriot comme cheffe d’orchestre.

Dréville-Galea dans le miroir
Un sentiment de vie, Valérie Dréville, Claudine Galéa, Émilie Charriot © Jean-Louis Fernandez

Il fallait sans doute une présence comme celle de Valérie Dréville, ici pudique et profonde, pour porter ainsi ce texte. Introspectif, le flot de paroles de Galea (structuré comme tel à l’écrit, sans ponctuation, seulement séquencé en trois chapitres) mêle l’examen de sa propre jungle intérieure à celui, ouvert sur le dehors, du geste de l’écrivain et de l’inscription de celui-ci dans une généalogie qui le dépasse et s’autorise à convoquer, au-delà de Richter, Camus, Rilke et Woolf. Le texte avance par circonvolutions, distillant ses thèmes dans une progression lestée de boucles réflexives, de retours sur chaque chose dite. Partant de l’autopsie familiale accomplie par « Falk » dans son théâtre, et plus précisément dans My secret garden, Galea s’attèle à scruter dans le miroir son propre reflet de femme, d’écrivaine, et celui de son père jusqu’aux derniers instants de sa vie.

Mais par-delà un cahier des charges de bon aloi, ancré dans un certain air du temps, celui de l’autofiction, du politique-par-l’intime, il manque à Un sentiment de vie quelque chose qui puisse transcender ce cadre. À l’image de Dréville une main dans la poche durant la moitié de la pièce, et en dépit du parti-pris de la nudité poussé à un niveau avancé d’accomplissement (même les lumières ne s’éteignent pas, et ce choix, bien qu’artificiel, signale le déshabillement), ce théâtre donne à certains endroits l’impression d’être, somme toute, trop confortablement lové dans une petite musique contemporaine qui contamine par instants la diction même de la comédienne. L’assimilation de My secret garden à « un vêtement emprunté à un autre dans lequel on se sent bien » doit-elle avoir valeur de programme théâtral ?

« I did it my way »
Un sentiment de vie, Valérie Dréville, Claudine Galéa, Émilie Charriot © Jean-Louis Fernandez

Nous sommes prévenus d’entrée de jeu : « Falk n’est pas tendre avec son père moi je suis tendre il faut que je sois tendre avec mon père ». L’évocation conflictuelle de la guerre d’Algérie de et ses suites, la brisure qui sépare l’énonciatrice d’un père colonialiste et farouchement anticommuniste, charrie peu de déséquilibres et de troubles. Oui, alors qu’il était fils de résistant, ce père aimé, pied-noir d’Algérie, était aussi un électeur d’extrême-droite, mais doit-on prétendre que ce faux aveu de compromission, en réalité affreusement banal, n’effleure du doigt autre chose qu’une porte déjà ouverte ? Cette bataille-là, souterraine, intérieure et mêlée d’une grande tendresse, bien que touchante, semble finalement survolée.

L’épure fondamentale qui préside à cette adaptation menace alors de réifier davantage le texte dans le circuit référentiel qu’il installe déjà. Mais l’heureux revers de la médaille réside dans la sensibilité précise entièrement offerte au public par Dréville. Fidèlement à son titre, c’est dans l’évocation sensible du souvenir et des émotions que la pièce, à la faveur de son interprète, gagne son épaisseur. Ainsi du juke-box mémoriel qui lui fait fredonner My way comme la chantait Frank Sinatra dans l’autoradio, sur une route où le temps s’embrouille et s’accélère. Alors ces souvenirs qui ne sont pas les nôtres nous reviennent enfin.

Samuel Gleyze-Esteban – Envoyé spécial à Strasbourg

Un sentiment de vie de Claudine Galea*
Théâtre national de Strasbourg
1 Av. de la Marseillaise
67000 Strasbourg

Durée 1h15

tournée
du 1er au 11 février 2023 au Théâtre Vidy-Lausanne

Mise en scène Émilie Charriot
Avec Valérie Dréville*
Lumière Édouard Hugli
Costumes Émilie Loiseau

*Valérie Dréville et Claudine Galea sont artistes associées au TNS.

Crédit photos © Jean-Louis Fernandez

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