Trajectoires 2023, un vendredi soir qui danse à Nantes

Création 2023 - Ambra Senatore - Festival Trajectoires - © Laurent Philippe

À l’occasion de la huitième édition du festival nantais consacré aux arts vivants et chorégraphiques, Boris Charmatz au Théâtre Graslin et Ambra Senatore au Lieu unique proposent deux conceptions très différentes de la danse d’aujourd’hui. L’un imagine une œuvre manifeste, bréviaire fugace du mouvement, l’autre ancre son écriture dans un quotidien forcément viscéral et humain. Choc des cultures ! 



Il fait beau sur Nantes en ce vendredi de janvier, n’en déplaise à Barbara. L’air est vif, le ciel rougeoie en cette fin de journée hivernale. Le château, imposante bâtisse renaissance située en bord de Loire, détache sa silhouette massive, majestueuse. Dans les rues piétonnes alentour, ça grouille de monde. Devant le Théâtre Graslin, c’est l’effervescence. Le tout nouveau directeur du Tanztheater Wuppertal présente l’une de ses œuvres emblématiques, 10 000 gestes. Plus aucune place n’est à vendre, la salle est comble. Charmatz attire les foules, clairement, il est incontournable !

La cacophonie gestuelle de Charmatz
10 000 gestes de Boris Chrmatz © Gianmarco Bresadola

Imaginée comme une grande fresque, déjà considéré comme un classique dès sa création en septembre 2017 à la Volksbühne à Berlin, la pièce manifeste du chorégraphe savoyard se veut comme une symphonie de gestes, une sorte d’encyclopédie pêle-mêle de tous les mouvements possibles, un « anti-musée » de la danse du XXe siècle, où l’instinct l’emporterait contre toute volonté de conservatisme. Concrètement, au plateau, c’est le tumulte, un déluge de bras virevoltants, de jambes tendues, de corps jetés au sol. C’est le chaos, un bordel sans nom d’où jaillissent çà et là, quelques fulgurances, des impressions fugaces d’apercevoir, au détour d’un enchaînement, des reproductions vivantes de quelques Piétas de la Renaissance italienne, des créatures tout droit sorties d’un tableau de Jérôme Bosch, etc. Mais le plus souvent, c’est la cacophonie sur scène. Chaque interprète joue jusqu’à l’excès, la saturation, la partition qu’il a lui-même imaginée sans se soucier de l’autre. Seul un motif a été conçu par Charmatz, il sert d’armature à l’ensemble, comme un leitmotiv qui ponctuerait ce tourbillon dont on ne sait que penser. Dans la salle, les réactions sont multiples. Certains rient aux facéties des danseurs, aux simagrées des danseuses, d’autres se laissent emporter dans ces rondes folles et quelques-uns restent de marbre, attendent que cela passe en se raccrochant au Requiem de Mozart qui sert de bande son à ces 10 000 gestes baroques, vains autant qu’assourdissants.

Ambra Senatore danse l’humain 
Création 2023 - Ambra Senatore - Festival Trajectoires - © Laurent Philippe

De l’autre côté de la Loire, au Lieu unique, c’est une tout autre ambiance. Le brouhaha du bar donne à l’atmosphère un côté chaleureux, amical de bel augure. La directrice du CCN de Nantes fait elle aussi salle comble. Discrète, elle a su imposer au fil du temps une patte, un style où se conjuguent habilement arts vivants, écriture très cinématographique et vision du monde qui l’entoure. Avec cette dernière création, dont le nom n’a pas encore été dévoilé, la chorégraphe italienne poursuit son exploration des comportements humains, des liens sociaux qui unissent les êtres dans des sociétés occidentales où le repli sur soi, la défiance de l’autre gagne chaque jour du terrain. Portés par les musiques de Beethoven, Mozart et Schubert remixées par Jonathan Seilman, les danseurs et danseuses envahissent le plateau, le traversent avant de disparaître dans les coulisses. L’un avec les autres, les uns contre les autres, ils s’affrontent, se confrontent vivent au rythme du temps qui passent. Amis, amants, inconnus, ils dansent la vie, échangent un mot, un geste, parlent du monde, comparent civilisation et nature, s’unissent en une longue chaîne solidaire et communicative. Encore fragile, la pièce d’Ambra Senatore vibre d’un cœur sensible à l’écoute du monde. C’est beau, touchant et profondément humaniste. 

Étonnement, autour d’un mouvement, d’un enchaînement de groupes des similitudes de grammaire apparaissent entre 10 000 gestes de Charmatz et cette dernière création de la chorégraphe italienne, mais ce n’est que coïncidence, chacun des deux artistes étant portés par des intentions très différentes. L’un questionne l’art chorégraphique dans un show spectaculaire, l’autre le quotidien dans une œuvre plus intime. Deux récits, deux univers, à découvrir, il suffit de se laisser emporter… la danse se vit sans modération !

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – envoyé spécial à Nantes

Trajectoires 2023
Nantes

10 000 gestes de Boris Charmatz
Théâtre Graslin
Place Graslin
44000 Nantes
Chorégraphie de Boris Charmatz assisté de Magali Caillet Gajan
Musique de Mozart 
avec Or Avishay, Régis Badel, Jayson Batut, Nadia Beugré, Nuno Bizarro, Guilhem Chatir, Eli Cohen, Konan Dayot, Olga Dukhovnaya, Bryana Fritz, Julien Gallée-Ferré, Kerem Gelebek, Alexis Hedouin, Rémy Héritier, Pierrick Jacquart, Noémie Langevin, Samuel Lefeuvre, Johanna Elisa Lemke, François Malbranque, Noé Pellencin, Mathilde Plateau, Samuel Planas, Solene Wachter, Frank Willens
Lumières de Yves Godin
Costumes de Jean-Paul Lespagnard
Travail vocal – Dalila Khatir
Régie générale -: Fabrice Le Fur
Son de Olivier Renouf

Création 2023 d’Ambra Senatore
Le Lieu Unique 
Rue de la Biscuiterie

44000 Nantes

Tournée
le 8 février 2023 au KLAP, Maison pour la danse, Marseille — En coréalisation avec LE ZEF, scène nationale de Marseille
du 5 au 8 avril 2023 au Monfort Théâtre — Programmation hors les murs du Théâtre de la Ville de Paris
le 13 avril 2023 au DSN, Dieppe Scène Nationale

Chorégraphie d’Ambra Senatore
avec Youness Aboulakoul, Pauline Bigot, Pieradolfo Ciulli, Matthieu Coulon Faudemer, Lee Davern, Olimpia Fortuni, Chandra Grangean, Romual Kabore, Alice Lada, Antoine Roux-Briffaud, Marie Rual, Ambra Senatore 
Musique originale de Jonathan Seilman
Création son avec les musiques adaptées de Beethoven  «Moonlight» Sonata #14 Op. 27 n°2 (III. Presto Agitato), de Mozart «Requiem» (Mass in D Minor), de Schubert «Ständchen» (D. 957) : Jonathan Seilman
Assistant (dans le cadre du dispositif Compagnonnage) – Cédric Marchais

Costumes de Fanny Brouste
Régie plateau de Bruno Fradet
Lumières de Fausto Bonvini

Crédit photos © Laurent Philippe et © Gianmarco Bresadola

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