Mathieu Coblentz convoque Mascolo, Duras et Grossman autour de L’Espèce humaine.

L’ESPÈCE HUMAINE OU L'INIMAGINABLE, d’après La Douleur de Marguerite Duras, Autour d’un effort de mémoire de Dionys Mascolo et L’Enfer de Treblinka de Vassili Grossman, mise en scène et scénographie de Mathieu Coblentz au TNP © Juliette Parisot

Au TNP de Villeurbanne, dirigé par Jean Bellorini, le public prend en plein cœur le spectacle de Mathieu Coblentz. L’espèce humaine ou l’inimaginable nous plonge dans une réflexion sur la résistance, les camps de la mort et la résilience. Cela parle d’hier, mais aussi d’aujourd’hui.

Au départ de ce spectacle, il y a pour le jeune metteur en scène, la lecture de L’espèce humaine de Robert Antelme. Un des ouvrages les plus marquants et brillants sur les camps de concentration nazis. La pensée du poète était que l’humain ne pouvait être changé, car il n’y a pour lui qu’une seule pensée humaine. Il y a également pour lui « l’idée de raconter le retour de cet Orphée vivant ». Mathieu Coblentz voulant que « le chemin de son spectacle dessine l’arrestation de Robert Antelme, résistant par évidence, par instinct, ni glorieux, ni héroïque, à sa résurrection », il s’empare de La douleur de Marguerite Duras et Autour d’un effort de mémoire de Dionys Mascolo.

Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers
L’ESPÈCE HUMAINE OU L'INIMAGINABLE, d’après La Douleur de Marguerite Duras, Autour d’un effort de mémoire de Dionys Mascolo et L’Enfer de Treblinka de Vassili Grossman, mise en scène et scénographie de Mathieu Coblentz au TNP © Juliette Parisot

Les ayants droit d’Antelme n’ont pas donné l’autorisation d’utiliser son œuvre. Il y a des interdictions incompréhensibles. Mais comme le disait une amie de la famille, la Princesse Zinaïda Chakosskoy : « il ne faut pas pleurer lorsque l’on rate un train, on ne sait jamais ce qu’il y avait dedans ! » Pour cette raison, Mathieu Coblentz« pour raconter le chant du revenant », doit trouver un autre récit. Il a l’idée géniale de se tourner vers cette autre œuvre majeure sur l’horreur des camps, L’enfer de Treblinka de Vassili Grossman. Ce texte du journaliste et romancier russe a été distribué dans le cadre du procès de Nüremberg, permettant ainsi de faire entendre ce que fut l’extermination des Juifs et des Tziganes.

L’être et le néant

Le metteur en scène dépasse alors la réflexion politique d’Antelme sur l’espèce humaine. Qu’avaient fait ces hommes, femmes et enfants pour se retrouver dans ces camps d’extermination savamment et cruellement pensés ? Où se trouvent l’humain et l’humanité dans tout cela ?

Les récits croisés de Mascolo et de Duras, autour du retour d’Antelme, s’attachent à montrer ce qui s’est passé après. Chacun, à sa manière, a vécu ce retour des enfers. L’un l’a subi et les autres ne peuvent même pas se l’imaginer. Et si l’ami était déjà l’amant de l’épouse, leur seul objectif commun étant de le sauver. Afin que tous puissent se reconstruire, mais aussi pour que l’humanité entière puisse se relever.

Une mise en scène de toute beauté
L’ESPÈCE HUMAINE OU L'INIMAGINABLE, d’après La Douleur de Marguerite Duras, Autour d’un effort de mémoire de Dionys Mascolo et L’Enfer de Treblinka de Vassili Grossman, mise en scène et scénographie de Mathieu Coblentz au TNP © Juliette Parisot

Accompagnée par le Requiem de Mozart, revisité formidablement par les musiciens sur scène, Vianney Ledieu et Jo Zeugma, la parole de ces témoins du passé nous atteint avec une grande intensité. Mathieu Alexandre, véritable double de Gossmann, Florent Chappellière, émouvant Mascolo et Camille Voitellier, bouleversante Duras, déploient leur talent avec une belle dextérité.

S’appuyant sur une scénographie remarquable, cosignée par Vincent LefèvreMathieu Coblentz fait une mise en scène très réussie. L’espace est divise en trois. Côté jardin, le bureau de Mascolo, côté cour, l’appartement, au sol mouvant, de Duras, ces deux espaces se répondant, l’un représente l’action, l’autre la douleur. Au centre, là où se nichent les musiciens, c’est l’enfer. Les lumières de Victor Arancio suffisent pour l’évoquer. C’est là que le terrifiant récit de Gossman se déploie. Une 4CV introduite au cours du spectacle, est symbole de liberté à son bord Mascolo ramene Antelme de Dachau. Tout le monde pensait qu’il ne s’en sortirait pas. Pourtant, il est revenu des morts pour narrer aux vivants l’irracontable et faire croire encore en l’espèce humaine. C’est bouleversant.

Marie-Céline Nivière Envoyée spéciale à Villeurbanne

L’espèce humaine ou l’inimaginable, d’après « La Douleur » de Marguerite Duras, « Autour d’un effort de mémoire » de Dionys Mascolo et « L’Enfer de Treblinka » de Vassili Grossman.
Théâtre National Populaire – Villeurbanne
Salle Jean Bouise
8 place du Dr Lazare Goujon
69100 Villeurbanne.
Du 13 au 28 janvier 2023.
Du mardi au samedi à 20h30, si le jeudi à 20h.
Durée 1h20. 

Tournée
Du 1er au 5 février 2023 au Théâtre des Quartiers d’Ivry – salle Lanterneau
le 10 février 2023, Théâtre André Malraux, Chevilly-Larue
les 1er et 2 mars 2023, Théâtre de Cornouaille, scène nationale de Quimper
les 9 et 10 mars 2023, Le Canal – Théâtre du pays de Redon, scène
conventionnée d’intérêt national
le 23 mars, Centre culturel Jacques Duhamel, Vitré
le 20 avril 2023, Espace Marcel Carné, Saint-Michel-sur-Orge

Mise en scène et scénographie de Mathieu Coblentz.
Avec Mathieu Alexandre, Florent Chapellière, Vianney Ledieu, Camille Voitellier, Jo Zeugma.
Dramaturgie de Marion Canelas.
Collaboration artistique et scénographie de Vincent Lefèvre.
Lumière de Victor Arancio.
Manipulation en scène Pascal Gallepe.
Son de Simon Denis
Construction du décor et confection des costumes les ateliers du TNP.
Construction de la voiture Philippe Gauliard.
Dionys Mascolo « Autour d’un effort de mémoire »
(éditions Maurice Nadeau), Marguerite Duras « La Douleur » (éditions P.O.L.), Vassili Grossman « L’Enfer de Treblinka » (éditions Arthaud).

Crédit photos © Juliette Parisot

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