Jean Bellorini, metteur en scène et directeur du Théâtre national Populaire © Guillaume Chapeleau

Jean Bellorini, le renouveau poétique du théâtre populaire

En digne héritier de Jean Vilar et de Firmin Gémier, Jean Bellorini, nouveau directeur du Théâtre National Populaire à Villeurbanne, suit, avec une douce mélancolie et un lyrisme délicat, les traces laissés par ses prestigieux prédécesseurs. Rêvant d’un théâtre de qualité, rassembleur et ouvert à tous les publics, il donne vie au mythe d’Orphée, aux mots de Novarina dans un Jeu des ombres de toute beauté, qui a fait l’ouverture de le Semaine d’art à Avignon en octobre dernier. Entretien avec un artiste rare, humain.

D’où est venue l’idée de reprendre le mythe d’Orphée et d’Euridyce ?
Le Jeu des Ombres de Valère Novarina. Mise en scène de Jean Bellorini. TNP. © Pascal Victor

Jean Bellorini : J’avais l’envie d’une œuvre chorale et poétique qui parle de la vie, de la mort. Je ressentais le besoin d’un spectacle empli de musique, de m’entourer de personnes avec lesquelles j’ai l’habitude de travailler. Habiter la Cour d’Honneur du Festival d’Avignon, ce n’est pas rien. Il faut en prendre l’ampleur, ne rien laisser au hasard, faire vibrer le moindre recoin. Face à ce défi, une fois l’équipe sélectionnée, choisie avec soin, j’ai demandé à Valère Novarina de réinventer librement l’histoire de ce héros mythologique, à laquelle j’avais déjà l’idée d’ajouter des airs de l’opéra de Monteverdi. 

Comment avez-vous appréhendé son style d’écriture très singulier, très lyrique ? 
Le Jeu des Ombres de Valère Novarina. Mise en scène de Jean Bellorini. TNP. © Pascal Victor

Jean Bellorini : Je connais bien son écriture. En 2007, je m’étais frotté à des morceaux de l’Opérette imaginaire et j’avais pu apprécier sa plume, qui sous des aspects compliqués, s’avère être finalement assez populaire. Quand j’ai monté Paroles gelées d’après Rabelais, il y a eu comme une évidence entre les auteurs, les deux langues. J’ai vu comme une filiation secrète. C’est puissant, saisissant. Sur scène, quand François Debock se lance dans une longue litanie, une diatribe avec des mots complétement incompréhensibles, on se laisse emporter par le souffle sous-jacent. C’est magique. 
Par ailleurs, le théâtre et la musique sont la même chose. La parole est musicale, elle touche parce qu’elle est sensible, non forcément parce qu’elle a du sens. Un timbre, une élocution, suffisent pour comprendre une intention, un geste. C’est pour moi la définition même du théâtre, la preuve par l’exemple. 

Comment définiriez-vous ce spectacle ? 

Jean Bellorini : Quelque part, Le Jeu des ombres sonne la fin d’un cycle, vient clôturer tout ce que j’ai fait au TGP et annonce une nouvelle ère. J’y retrouve la formidable Anke Engelsmann, ainsi que tous les artistes qui ont marqué mais cinq années à Saint Denis. C’est comme un portfolio, un condensé de toutes mes aventures dionysiennes. Je crois que c’était important pour moi de leur dire, après tout ce travail fait conjointement, continuons et allons ensemble à Avignon pour célébrer tout cela. 

Vous travaillez souvent la scénographie, c’est important pour vous ? 
Le Jeu des Ombres de Valère Novarina. Mise en scène de Jean Bellorini. TNP. © Pascal Victor

Jean Bellorini : J’aurais beaucoup de mal à ce que ne soit pas totalement relié. Pour moi, tout part des répétitions et des acteurs. J’ai besoin d’ancrer le travail dans un tout et surtout ne pas être tout seul dans mon coin. Il en va de même pour la lumière. J’aurais du mal à signer une mise en scène, sans m’être occupé moi-même de ce qui vient l’habiller, la dessiner, la ciseler. C’est comme un focus, un regard caméra. C’est là que j’interviens. Jusqu’à ce moment de bascule, tout est partagé avec l’équipe. Mais quand la lumière se fait, c’est là que je dirige, affine, peaufine, griffe le spectacle. 

En raison de la pandémie, cette création a été particulièrement chamboulée, bouleversée… 

Jean Bellorini : Tout le spectacle a été construit sur l’idée que peut-être il faudrait à un moment donné renoncer. Jusqu’à la première le 23 octobre, on ne savait pas si un jour la pièce verrait le jour. C’était très déstabilisant. On a commencé le travail fin février, début mars… puis, il y a eu le confinement, le déconfinement. On ne savait pas si l’on pourrait répéter, quand on pourrait à nouveau accueillir des spectateurs dans les salles. Nous avons changé continuellement les plannings, décalé les cessions de travail, reporté les dates de création.  Clairement, ce spectacle a été fondé sur des sables mouvants. C’est ce qui en fait je crois sa saveur unique, son sel singulier. 

Vous êtes directeur du TNP depuis mars dernier. Qu’est-ce qui vous a donné envie de postuler pour ce lieu mythique ? 
Jean Bellorini, metteur en scène et directeur du Théâtre national Populaire © Louise Allavoine

Jean Bellorini : Pour moi, c’est le symbole du théâtre populaire. C’est exactement ce que je revendiquais à Saint-Denis. Il est bien sûr important de parler de Vilar, mais je crois que plus profondément, nous devons vivre avec cette idée de l’exigence, du théâtre d’art, malgré tout accessible pour tous. Il faut sortir des sentiers battus, des clichés. La poésie n’est pas incompréhensible mais bien populaire. C’est en tout cas pour moi une de mes revendications de l’exigence pour tous, qui est intrinsèque à mon travail. S’adresser à une catégorie spécifique de la population, cela n’existe pas. On a de plus en plus besoin, et aujourd’hui tout particulièrement, de lieux ? où les gens différents se retrouvent. Le TNP, mais aussi le théâtre public en général, doit être là pour réunir ces gens qui n’ont pas le même bagage intellectuel et qui ne vont pas comprendre la même chose. 

Comment avez-vous construit votre projet ? 
Le TNP vu di ciel. direction Jean Bellorini. © Michel Cavalca

Jean Bellorini : je l’ai ancré dans la continuité de mon travail à Saint-Denis. Ce sont les mêmes artistes qui vont monter sur le plateau, mais aussi eux qui vont animer des ateliers avec les enfants. Je crois que c’est important que les mêmes artistes soient à tous les endroits du théâtre. Un autre point important à mon sens, c’est la dimension artistique, qu’il est nécessaire de déployer encore et encore. Le drame de Samuel Paty est la preuve qu’on a encore plus besoin d’éducation pour tous, de développer l’esprit critique, d’être face à des œuvres qu’on ne comprend pas. Je trouve qu’on oublie un peu nos valeurs d’égalité aujourd’hui. Le TNP, c’est pour moi le fondement de la transmission et de l’éducation. Il faut développer sa force artistique et solidaire, en étant au plus proche de sa réalité territoriale, mais aussi en s’en éloigner pour accueillir des troupes du monde entier. L’imaginaire que provoque le TNP, c’est des spectacles avec un public qui soit le plus large possible. Il est plus que vital d’élargir cette variable-là.  

Vous êtes arrivé au TNP peu de temps avec le premier confinement, comment vous êtes-vous adapté ?

Jean Bellorini : C’est « tristissime » de démarrer comme ça… Tous les rêves sont impossibles. J’adore faire, écrire, me donner des enjeux pour aller plus loin… et là, je suis obligé d’être dans une cette forme d’expectative, de dire à mes équipes on va tenter ça, même si cela ne marche pas. On est empêché en permanence. On monte et démonte en espérant des jours meilleurs. 

Comment faites-vous votre programmation ? 
Affiche de la programmation du TNP. Direction Jean Bellorini. © DR

 Jean Bellorini : Tout le projet est construit autour d’artistes fidèles avec qui y’a une confiance totale et une envie d’accompagnement. Il faut que les artistes n’aient pas de rapport marchand avec les directeurs de théâtre. Je ne veux pas mettre les acteurs et les metteurs en scène dans ce rapport-là. On construit autour d’un dialogue. Il faut arrêter de vouloir faire croire qu’on invente l’eau tiède à chaque fois. Nous devons pas pas seulement programmer des choses qu’on aime, mais nous devons tendre vers un équilibre honnête entre les contemporains, les classiques. Il ne faut pas avoir de dogme. Par ailleurs, je suis très vigilant aux nouveaux talents, à une certaine forme de parité, mais pour autant il n’y a pas de quotas. 

Entretien réalisé par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore et Marie Gicquel

Le Jeu des Ombres de Valère Novarina
créé le 23 octobre 2020 au Festival d’Avignon- 
Semaine d’Art
La FabricA
12 rue Paul Achart
84000 Avignon

Durée 2h15 environ

Tournée
du 6 au 8 janvier 2021 – Le Quai – CDN d’Angers Pays de la Loire

du 14 au 29 janvier 2021 au TNP
les 5 et 6 février 2021 – Grand Théâtre de Provence – Aix-en-Provence
du 10 au 13 février 2021 – La Criée – Théâtre National de Marseille
puis du
17 au 19 février 2021 – anthéa, Antipolis Théâtre d’An- tibes
du 24 au 26 février 2021 – La Comédie de Clermont, scène nationale
les 5 et 6 mars 2021 – Scène Nationale du Sud Aquitain – Bayonne
du 23 au 26 mars 2021 – Théâtre de la Cité – CDN Toulouse Occitanie
le 6 avril 2021 – Opéra de Massy
du 14 au 16 avril 2021 – Théâtre du Nord, CDN Lille Tourcoing Hauts-de-France
les 21 et 22 avril 2021 – Théâtre de Caen
du 18 au 20 mai 2021 – MC2 : Grenoble
les 27 et 28 mai 2021 – Le Liberté – Scène Nationale – Toulon

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