L’Oncle Vania écoresponsable de Galin Stoev

Oncle Vania, Galin Stoev © Marie Liebig

Au ThéâtredelaCité de Toulouse avant d’investir l’Odéon en février prochain, Galin Stoev présente sa vision très limpide de la célèbre tragicomédie de Tchekhov. Avec ingéniosité et fulgurance, le metteur en scène donne vie au naufrage de cette famille au bord de la rupture. 

Quelque part dans un domaine aux généreuses dimensions, à quelques encablures de Karkhoff dans le cœur de la Russie, la vie semble paisible, en apparence. Le travail des champs occupait jusqu’à présent toute la maisonnée. Mais depuis peu tout a changé. Sérébriakov (Andrzej Seweryn, suffisant à souhait), professeur d’université à la retraite, quelque peu vaniteux et hypocondriaque, père de la jeune Sonia (Élise Friha en alternance avec Marie Razafindrakoto), propriétaire des lieux, joue à son corps défendant les trouble-fête. Habitué à être le centre du monde, à que tous cèdent à ses caprices et règlent leur pas sur le sien, il ne se rend même pas compte que plus rien ne va.

Une vie en déshérence
Oncle Vania, Galin Stoev © Marie Liebig

En effet, au grand désespoir, de l’ancienne Nounou (épatante Catherine Ferran) qui continue à assurer la gestion du quotidien, tout est chamboulé. On vit la nuit, on dort le jour. Sonia ne sait plus que faire pour plaire à son père, qui n’a d’yeux que pour sa nouvelle femme, la trop belle Elena (évanescente Suliane Brahim), objet de convoitise de tous les mâles de la maison. Au premier d’entre eux, l’Oncle Vania (troublant Sébastien Eveno), un doux rêveur, ayant sacrifié son bonheur et sa part de l’héritage pour le bonheur de sa jeune sœur depuis longtemps disparue, laisse le domaine à l’abandon. En second, le médecin (flamboyant Cyril Gueï), un ami de la famille, qui préfère se saouler et rester à portée de l’objet de ses désirs plutôt que d’aller soigner ses patients. Avec une belle insouciance, tous se laissent aller à l’indolence, rient, vivent jusqu’au vertige, sans voir que le temps file et que la fin de leur monde ouaté est proche.

Une relecture au temps présent

Tchekhov fait partie des auteurs préférés de Galin Stoev, qui aime la manière qu’a l’écrivain russe de montrer l’âme humaine dans toute sa complexité, sans la juger. De cette humanité, le directeur du ThéâtredelaCité s’est essayé l’an passé à décrypter les grandes lignes et à dévoiler les secrets en portant au plateau Ivanoff de l’auteur norvégien Fredrik Brattberg. Il s’attache cette fois à faire entendre la langue du dramaturge russe, sa pensée. Retraduisant Oncle Vania avec l’aide de son assistante Virginie Ferrere, il a tenu à l’accorder au temps présent. L’œuvre s’y prête merveilleusement tant elle résonne avec les maux d’aujourd’hui. Évoquant les enjeux climatiques, les fins de mois difficiles, les problèmes du quotidien tant sentimentaux que socio-économiques, mettant en exergue les forces et les faiblesses de chacun, la pièce invite dans l’intimité d’une famille qui se déchire faute de pouvoir s’aimer. Ici, pas de vrais méchants ou de faux gentils, juste des monstres du quotidien, des êtres luttant pour leur survie avec leurs défauts et leurs qualités. 

Une mise en scène écoresponsable
Oncle Vania, Galin Stoev © Marie Liebig

Face à la crise énergétique et aux difficultés budgétaires, Galin Stoev a fait le choix d’une production écoresponsable. Son scénographe Alban Ho Van a réutilisé le décor d’Ivanoff pour créer le salon du domaine de Sonia. Planches de bois brut, grilles en fer, mobilier désuet insufflent à l’ensemble une atmosphère à la fois cosy et impécunieuse. Loin des adaptations habituelles d’Oncle Vania qui accentuent la mélancolie des personnages, le metteur en scène d’origine bulgare ne cherche pas à extrapoler, à mettre en situation, mais plutôt à donner vie, en tout simplicité, à cette famille désormais désunie et incapable de se comprendre, de s’aimer. Du jeu parfaitement tenu des comédiens, tous excellents dans leur rôle, se dégage une vérité sans chichis, une lumineuse banalité.

À la faveur d’un travail précis, ciselé, et d’une lecture attentive des textes qu’il porte au plateau, Galin Stoev touche au plus juste et invite à découvrir un autre Vania, un vaurien magnifique, un éperdu d’amour, un homme intelligent, simple, voué à travailler la terre jusqu’à sa mort. On rit, on pleure, on vibre, tout comme dans la vraie vie… c’est finalement ça, le théâtre ! 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Toulouse 

Oncle Vania d’Anton Tchekhov
ThéâtredelaCité
1 rue Pierre Baudis
33000 Toulouse
jusqu’au 14 janvier 2023
durée 2h30

Tournée 
du 2 au 26 février 2023 à l’Odéon-Théâtre de l’Europe

Texte français de Virginie Ferrere et Galin Stoev
Mise en scène de Galin Stoev assisté de Virginie Ferrere
Avec Suliane Brahim – Sociétaire de la Comédie-Française, Caroline Chaniolleau, Sébastien Eveno –Comédien permanent associé au projet de direction de la Comédie – CDN de Reims, Catherine Ferran – Sociétaire honoraire de la Comédie-Française, ,Cyril Gueï,Côme Paillard, Marie Razafindrakoto en alternance avec Élise Friha, Andrzej Seweryn – Sociétaire honoraire de la Comédie-Française et Vincent Desprez
Scénographie d’Alban Ho Van
Lumières d’Elsa Revol
Costumes de Bjanka Adžić Ursulov
Sons et musiques de Joan Cambon avec l’aide pour la création des machines musicales de Stéphane Dardé
Réalisation du décor dans les Ateliers de construction du ThéâtredelaCité sous la direction de Michaël Labat
Régie Générale de Léo Thevenon
Régie plateau de Simon Clément

Régie lumière de Didier Barreau et Michel Le Borgne
Régie son de Loïc Célestin
Habillage de Sabine Rovère

Crédit photos © Marie Liebig

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